FrançaisTravaillerAu Châtillon, les échos matinaux du Brexit dans le monde de la pêche

mm Guillaume Poisson11 janvier 201912 min

Le restaurant le Châtillon est le quartier général des travailleurs matinaux à Boulogne-sur-Mer. A 5 h du matin, des poissonniers ou des mareyeurs s’y retrouvent pour finir ou lancer leur journée. La crise qui menace le secteur de la pêche en raison du Brexit pourrait aussi affecter ces métiers qui, de près ou de loin, sont tous liés au poisson.

Il est quatre heures du matin à Boulogne-sur-Mer. Alors que la ville sommeille encore, des ombres se meuvent sur les quais. Quelques poissons frétillent à terre, échappés de filets trop garnis. Les marchands récoltent les fruits de la pêche nocturne. On installe les étals, on déblaye les glaçons, on essore les chiffons de la veille qui ont servi au nettoyage. Ils se parlent, parfois très fort, mais toujours dans une sorte de respect irrationnel pour la nuit qui les entoure. Ils attendent d’être au Châtillon pour se lâcher un peu plus.

Si Boulogne avait un cœur, il battrait entre les quatre murs de ce restaurant vieux de 70 ans. Ouvert à 4 h tous les jours, fermé dès 16 h, le Châtillon épouse le rythme des métiers de la pêche. Aujourd’hui, les pêcheurs y passent en vitesse. Les gilets jaunes et le mauvais temps ont sérieusement ralenti les affaires, il faut rattraper le temps perdu. En revanche, les autres forçats du poisson s’y attardent. Comme les pêcheurs, ils pourraient être touchés par la sortie du Royaume-Uni des eaux communes, potentielle conséquence du Brexit. Mais ils ne s’en rendent pas forcément compte.

Les vendeurs de poissons de Boulogne dépendent des pêcheurs, qui eux-même craignent une absence d’accord

« Les patrons trouveront bien une solution »

« Salut Steve, croissant et bière comme d’hab ? » lâche Bertrand, la main sur un grand gouvernail doré qui sert de bec à bière. Il est barman et serveur au Châtillon depuis les années 80. Pas un client n’entre sans qu’il ne l’interpelle par son prénom. « Je les connais tous, se félicite-t-il. Ce sont toujours les mêmes qui viennent, et plus ou moins à la même heure. A 6 heures ce sont plutôt les poissonniers et les mareyeurs ».

Steve est un de ces derniers, c’est-à-dire qu’il s’occupe de la préparation du poisson avant sa commercialisation. Il nettoie et emballe tout ce que les pêcheurs débarquent, avant des les vendre à des grossistes, des enseignes de grande distribution, ou de les exporter. Sa bière à la main, il s’installe sous une des fenêtres du restaurant, des petits hublots à travers lesquels on distingue à peine l’obscurité du dehors.

Visage ovale, mangé par une barbe façon capitaine Haddock, il croque dans son croissant, puis lâche du coin des lèvres : « Le Brexit ? Je m’en fiche. On travaille avec les pêcheurs français, ça n’aura aucun impact sur nous. » Et quid des pêcheurs français qui pourraient ne plus avoir accès aux poissons qu’ils pêchent dans les eaux britanniques ? « Je n’avais pas vraiment pensé à ça, avoue-t-il. C’est vrai qu’ils sont beaucoup à aller chez les Anglais… Ecoutez, on verra bien, les patrons trouveront bien une solution de toute façon. »

Contacté, Aymeric Shram, secrétaire général du syndicat des mareyeurs, est moins assuré : « On est dans le flou comme tout le monde, on ne sait pas à quelle sauce on va être mangés. Un tiers de nos activités dépendent du Royaume-Uni. C’est vrai qu’à Boulogne les entreprises de mareyage sont suffisamment structurées pour s’adapter, mais certaines contraintes peuvent être insurmontables. L’inquiétude est clairement présente. »

Des métiers interdépendants

Le coude appuyé sur le bar, Paul, chaussé de bottes de travail blanches, sirote son café. « Je commence à bosser à 2 h, annonce-t-il, pimpant. Je fais toujours une petite pause café au Châtillon vers 6 heures. » Paul est vendeur de poissons. Il travaille majoritairement avec des coquilleurs. « Les coquilles ça se trouve seulement en France. Alors la fermeture des eaux britanniques, moi, ça ne me concerne pas vraiment. Au contraire, si les Anglais pouvaient ne plus venir nous piquer des coquillages, ce serait une très bonne nouvelle ! »

En vertu du système de quotas et de pêche commune, des navires anglais viennent régulièrement pêcher des coquilles sur les rochers français. Un conflit avait même opposé les Français aux Anglais autour des coquilles Saint-Jacques. Si les deux parties se quittaient sans accord, les pêcheurs français se retrouveraient effectivement sans concurrence anglaise.  Mais ils devraient toujours partager les coquilles avec les autres pêcheurs européens, qui eux pourraient être plus nombreux puisqu’ils n’auraient plus accès aux eaux britanniques.

Le soleil se lève sur le Port de Boulogne, certains métiers du poisson finissent leur “journée”

Il va bientôt être sept heures. A l’horizon, le ciel blêmit légèrement. Les premières effluves de poisson gagnent les narines des clients. Au menu du jour, « pavé d’églefin » ou « filet de grandin ». 80 % des plats cuisinés au Châtillon sont à base de poissons, évidemment « pour la plupart » achetés aux pêcheurs boulonnais. Tout en ouvrant un grand filet de citrons, qu’il répandra ensuite sur chaque assiette de poissons, Bertrand remarque : « on est comme tous les restaurateurs du port. On base notre carte sur le poisson et les fruits de mer. »

A la criée, une halle dans laquelle pêcheurs et acheteurs se retrouvent tous les matins pour fixer les prix du jour, les restaurateurs sont souvent en nombre aux côtés des poissonniers et des mareyeurs. « Franchement, poursuit Bertrand, si les volumes pêchés baissaient après le Brexit, ça nous toucherait forcément… mais on trouverait un moyen de faire autrement. On importera plus, on paiera peut-être un peu plus cher, mais ce sera un changement à la marge. Par contre, le Châtillon existe pour et grâce aux pêcheurs et aux métiers de la pêche en général. Ce sont nos clients. Alors si eux vont mal, si leurs revenus baissent, forcément…C’est une chaîne, nous sommes interdépendants. »

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