BougerFrançaisEnfants binationaux : « Le Brexit les fait se demander s’ils sont Français ou Anglais »

mm Laura Taouchanov17 décembre 201810 min

Le programme Erasmus a permis à plus de 4 millions de jeunes d’étudier dans un autre pays européen. Clara Hollick, 21 ans, est le fruit d’une union entre un Britannique et une Française, rencontrés lors d’un échange universitaire. Que restera-t-il de ce multiculturalisme après le Brexit ? 

Dans les années 80, le britannique David Hollick, 20 ans, suit un cursus informatique près de Leicester, dans la région des Midlands de l’Est, en Angleterre. En 1986, il décide de faire un stage en région parisienne et rencontre celle qui deviendra Catherine Hollick, une jeune étudiante infirmière. Trente-deux ans plus tard, avec leurs enfants âgés de 21 et 17 ans, le sujet du Brexit revient souvent sur la table, « surtout que j’étudie les sciences politiques », précise Clara Hollick, 21 ans. « Ce n’est pas du tout la culture dans laquelle nous avons élevé nos enfants, déplore Catherine. Elle est basée sur l’ouverture à l’Europe et au monde. » Pour le père, le constat est tout aussi amer : « C’est une énorme connerie que les futures générations payeront cher. »

Les partenaires étrangers des Français à majorité britanniques

Au mois de novembre, David fait sa demande de naturalisation française. « Le Brexit a clairement précipité sa démarche, en déduit Clara. Il a vécu plus longtemps en France qu’en Angleterre mais il n’avait jamais songé à faire sa demande avant. » À la préfecture française, on explique au couple que  les demandes de naturalisation venant de britanniques ont explosé cette année. Il y a trente ans, lorsque David est arrivé en France, la création du programme Erasmus a commencé à faciliter les échanges universitaires. « J’aimerais faire un semestre en Angleterre mais ça va devenir compliqué si le Royaume-Uni sort de la zone Erasmus », s’inquiète leur fille Clara, qui a décidé de renouveler son passeport britannique pour faciliter ses démarches.

Une étude menée par le site Babbel en 2015 révèle que 23 % des couples français sont mixtes. Selon cette même étude, les partenaires étrangers des Français sont majoritairement d’origine britannique. Le Brexit pourrait potentiellement diminuer les couples bi-nationaux. « Nos enfants sont absolument issus du multiculturalisme européen et j’en suis très heureux, se réjouit David. Ils sont capables d’expliquer ce qu’ils aiment d’un côté ou de l’autre. » Et lorsqu’il s’agit de sport, les choix se font naturellement. « Notre fils soutient l’équipe anglaise pour ce qui est du rugby et l’équipe de France en football », affirme Catherine. « Cette double nationalité leur procure une ouverture d’esprit et l’envie d’échanger avec d’autres cultures », se réjouit David. Avant le Brexit, Clara ne se posait pourtant pas autant de question sur son identité. « Je me sentais tout simplement européenne, résume la Franco-Britannique. C’est difficile pour moi de savoir que l’Angleterre se sépare de l’Europe. » Le prénom de James, 17 ans, le frère de Clara, est un exemple de cette double culture. « Mon mari tenait beaucoup à ce qu’on lui donne ce prénom en m’expliquant qu’il était très classe en Angleterre, se souvient Catherine. Mais en France tout le monde pense à James Bond ! »

Les échanges Erasmus compromis

En temps normal, les questions sur l’identité au coeur peuvent déjà être difficiles à vivre pour ces enfants multiculturels. En moyenne section, le regard des autres à l’école a changé le rapport de James à son origine anglaise. « Un soir, il est rentré à la maison et a refusé de parler anglais jusqu’à ses 13 ans, se souvient Clara. Sa maîtresse lui avait reproché de mélanger le français et l’anglais dans ses phrases. » Une gêne qu’a aussi ressenti sa soeur durant son adolescence. « J’ai un très mauvais accent et je n’ai jamais voulu parler anglais devant mes amis, avoue Clara. Je ne participe pas en cours d’anglais, j’ai peur qu’on remette ma culture anglaise en cause. » Avec le recul, Clara regrette de ne pas avoir été dans une école anglaise lorsqu’elle était plus jeune. « J’ai l’impression qu’il me manquait de cette culture anglaise, reconnaît Clara. J’avais envie d’être comme mes cousines, d’aller en école en uniforme, de faire du cricket, et, par mimétisme, d’avoir la même vie. » Selon Catherine, ces questions ont été accentuées par le référendum. « Je ne pense pas que nos enfants se posaient autant de questions de leur nationalité avant le Brexit.»

Chez les Hollick, le mélange de culture est une force que le Brexit compromet, notamment en raison des divisions qu’il créé entre les Britanniques et les Européens. « Ce mariage mixte m’a beaucoup apporté dans ma vie professionnelle et personnelle, affirme Catherine. Vivre avec quelqu’un d’un pays étranger force à écouter davantage et à être plus tolérant, et le transmettre à mes enfants est important. » Le divorce du Royaume-Uni avec l’Europe sème le trouble autour des déplacements de la famille Hollick. « Je m’inquiète de savoir comment on va se rendre en Grande Bretagne, avoue David.  Ma femme n’a pas la nationalité britannique. »

Quant au programme Erasmus, il n’est pas encore certain que le Brexit y mette un terme : il compte 33 membres, dont des pays qui ne font pas partie de l’UE. Les négociations des semaines et des mois à venir diront donc si la Grande-Bretagne peut continuer à faire partie du programme d’échange universitaire, au même titre que la Norvège et l’Islande.

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Laura Taouchanov

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