FrançaisTravaillerÀ Bruxelles, les euro-fonctionnaires britanniques ont le spleen

mm Aude Le Gentil10 décembre 201815 min

Pour les fonctionnaires britanniques de l’Union européenne, le Brexit entraîne une incertitude professionnelle et, surtout, une remise en question personnelle.

« Tristesse, frustration et beaucoup de colère. » Simon Coates énumère les sentiments qui l’assaillent depuis que le Royaume-Uni a choisi de quitter l’Union européenne (UE). « Je me suis senti mal et ça continue aujourd’hui », décrit ce fonctionnaire britannique, dix-huit ans de service au sein du Conseil de l’UE à Bruxelles.

Malgré son français parfait, Simon, 52 ans, ne trouve pas toujours ses mots lorsqu’il évoque le Brexit. Ce matin-là, il me donne rendez-vous dans un café en plein cœur du quartier européen. Ici, chacun ou presque parle anglais. Hommes en costumes et femmes en chemises discutent travail autour d’un café ou d’un exemplaire de Politico, un prestigieux magazine américain qui a lancé son édition européenne en 2015.

Dehors, ni le froid ni l’agitation entourant le Brexit ne semblent troubler la mécanique bruxelloise. Le Berlaymont, siège de la Commission européenne, et le Conseil de l’UE se font face. Dans leurs bureaux et dans ceux du Parlement européen, quelque 1 500 fonctionnaires britanniques scrutent avec fébrilité l’avancée des négociations entre Londres et Bruxelles.

Après le référendum, un vent de panique

Le 24 juin 2016, à la publication des résultats du référendum, Simon a d’abord été surpris. « Naïvement, j’ai pensé que les gens ne feraient pas ce saut vers l’inconnu. » Il se savait protégé par la nationalité française qu’il a acquise, grâce à son épouse, en 1992.

Mais, chez ses collègues britanniques, l’inquiétude a vite suivi. Jean-Paul Soyer, vice-président de Union for Unity, un syndicat de fonctionnaires européens, confirme : « Nous avons reçu beaucoup de mails de personnes en panique. Les gens ne comprenaient pas le quart du début du problème. »

Les euro-fonctionnaires britanniques allaient-ils perdre leur emploi ? L’article 28 du règlement sur le statut du personnel de l’UE pouvait le laisser entendre. Il précise que « nul ne peut être nommé fonctionnaire s’il n’est ressortissant d’un des États membres de l’Union, sauf dérogation accordée par l’autorité investie du pouvoir de nomination ».

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Très vite, les institutions européennes ont rassuré les inquiets. « Vous êtes Européens avant d’être Britanniques », a défendu le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker dans une lettre écrite dès le lendemain du référendum. À l’époque, cette attitude n’avait rien d’évident, juge Jean-Paul Soyer : « Les institutions auraient pu adopter une position dure et punitive et se débarrasser des Britanniques, plutôt que de protéger le personnel. »

Côté carrière, mieux vaut ne pas être ambitieux

Au final, le 29 mars prochain, date du Brexit, la grande majorité des fonctionnaires européens venus d’outre-Manche conservera son poste. Contactée, la Commission européenne affirme qu’elle ne leur demandera pas de démissionner. À quelques nuances près. Ceux qui occupent des postes à responsabilité ou qui travaillent dans une délégation de l’Union à l’étranger seront redéployés. Aussi, plus aucun Britannique n’occupera le plus haut grade de la hiérarchie bruxelloise, celui de directeur général. « La plupart d’entre nous n’avait pas cette ambition », tempère Simon.

Le Brexit marquera, en revanche, un chamboulement pour les agents temporaires. « La loi précise que, “sauf exception”, ils devront partir, explique le syndicaliste Jean-Paul Soyer. Nous avons demandé à la Commission européenne d’interpréter largement cette clause. » Résultat : ils pourront, en principe, rester jusqu’à la fin de leur contrat, sauf si leur poste est jugé trop sensible.

Ruée vers les passeports belges

Alors, pour clarifier leur avenir professionnel et sécuriser leur séjour à Bruxelles, beaucoup ont cherché à acquérir un deuxième passeport. En obtenant la nationalité de leur conjoint, grâce à un parent européen ou en toquant à la porte de l’état civil belge.

C’est à Ixelles que le phénomène est le plus criant. Avec plus de 1 300 sujets de la reine Elisabeth II enregistrés en 2018, Ixelles est la plus british des communes de la région bruxelloise (en tout, l’agglomération compte 7 600 Britanniques). Depuis le référendum, 124 résidents britanniques d’Ixelles ont obtenu la nationalité belge. « Deux fois plus de personnes sont venues se renseigner, complète Christian Duchateau, du service état civil. 24 sont encore en attente d’une réponse et on s’attend à ce que d’autres déposent un dossier avant le 29 mars. »

Pas si simple, pourtant, d’obtenir des papiers belges. Le royaume accepte les cartes de séjour classiques, et non les cartes protocolaires, celles dont disposent les fonctionnaires européens. Plusieurs communes ont donc choisi de ne pas transmettre les demandes au Procureur du roi, comme Ixelles. « Après des recours auprès des tribunaux, la position du parquet a changé, raconte Amélie Bovy, conseillère au sein du Expat Welcome Desk à Bruxelles. Depuis, le plus souvent, les dossiers aboutissent, mais au bout d’un certain temps. »

Autre problème : la Belgique exige, pour ceux qui ont vécu moins de dix ans sur le territoire, de prouver leur participation économique. Or, les fonctionnaires cotisent auprès de l’UE et non du royaume. Le parquet tranche donc au cas par cas.

« Les plus concernés n’ont pas pu s’exprimer »

En tant qu'expatrié, Simon Coates, fonctionnaire franco-britannique au Conseil de l'UE, n'a pas pu voter lors du référendum sur le Brexit.
En tant qu’expatrié, Simon Coates, fonctionnaire franco-britannique au Conseil de l’UE, n’a pas pu voter lors du référendum sur le Brexit.

Passées les inquiétudes matérielles, c’est sur le plan émotionnel que le Brexit s’avère parfois le plus dur. Les euro-fonctionnaires britanniques ont dû se résigner : une large partie de leurs compatriotes ont tourné le dos à l’Europe. Une cause à laquelle ils ont dédié leur carrière.

« En tant qu’expatriés, nous n’avons pas pu voter », relève Simon Coates, amer. Les personnes les plus concernées, celles qui vivaient dans les 27 autres États de l’UE, n’ont pas pu s’exprimer. On ne nous a pas demandé notre avis. » Aujourd’hui, domine un sentiment d’injustice et d’impuissance.

S’ajoutent l’inquiétude pour sa mère et sa sœur, qui vivent toujours au Royaume-Uni, et la peine pour sa terre natale. « En tant que fonctionnaires, nous étions fiers de venir d’un pays influent et respecté, souligne-t-il. Mais il s’est ridiculisé. »

Subtilement, Simon s’est éloigné de sa terre natale. Il s’informe chaque jour sur le Brexit, au point que cela devient « un peu obsessionnel », mais il ne se penche presque plus sur le reste de l’actualité britannique. Autre geste « symbolique », la fermeture de son compte en banque. « Ça me fait plaisir de me dire que je n’ai plus de livres sterling », sourit-il.

Jour après jour, Simon « passe de l’optimisme au pessimisme ». Depuis son bureau, si proche des lieux du pouvoir mais si éloigné d’une décision qui le touche, il espère encore que son pays fasse marche arrière.

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Aude Le Gentil

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