FrançaisTravaillerGibraltar, la capitale du jeu en ligne menacée

mm Alix Ponsar3 décembre 201810 min

Exit les activités militaires, l’économie de l’enclave britannique repose aujourd’hui sur le secteur des services. Les entreprises de jeux en ligne génèrent, à elles seules, 25% du PIB du territoire. Mais le Brexit pourrait tout bouleverser… 

Le Rocher de Gibraltar abrite bien des secrets. On connait ses macaques, dont l’origine reste un mystère. On connait moins ses 50 kilomètres de tunnels, bien cachés sous 400 mètres de calcaire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, leurs galeries ont abrité des soldats mais aussi des hôpitaux ou encore une boulangerie. Aujourd’hui, la plupart des galeries sont laissées à l’abandon. Mais dans le tunnel le plus célèbre – celui depuis lequel le général Eisenhower a organisé le débarquement des Alliés en Afrique du Nord en 1942 – une centaine de serveurs informatiques clignotent.

Dans les galeries du tunnel de l’Amirauté, qui traverse le Rocher d’est en ouest sur 960 mètres, se trouvent les serveurs informatiques de Continent 8. © Alix Ponsar/ESJ

Ces gros ordinateurs offrent, 24 heures sur 24, des services informatiques à des entreprises du monde entier et à 90% des sociétés de jeux en ligne. « Nos clients voulaient s’installer à Gibraltar, donc on les a suivis. On a ouvert un data center ici en 2011 », explique Luis Garcia, le directeur général de Continent 8, la société qui possède ses serveurs à Gibraltar. Paris sur les matchs de foot ou les élections législatives britanniques, poker ou bingo, les activités de ces entreprises sont multiples. Toutes ont afflué à Gibraltar à partir des années 1990. En vingt ans, elles sont devenues indispensables aux 35 000 habitants du Rocher : elles emploient aujourd’hui 3 500 personnes et génèrent 25% du PIB local.

La marque Gibraltar

Lottoland, le spécialiste des loteries, a sauté le pas en 2013. L’entreprise a installé ses bureaux dans le quartier d’Ocean Village, la très cossue marina de Gibraltar, où les sièges sociaux des entreprises de services côtoient un imposant yacht-casino, des hôtels de luxe et les bars les plus animés du territoire. « Si Gibraltar est aussi réputée, c’est que le gouvernement a mis en place une réglementation très stricte et sélective. Gibraltar est devenue une marque », explique Nigel Birrell, son PDG. Alors que Malte a délivré des centaines de licences, Gibraltar n’en a attribué que trente. Surtout, les entreprises sont attirées par la fiscalité de l’enclave. L’impôt sur les sociétés y défie toute concurrence : il est de 10% contre 33% en France, il était même nul avant 2010.

Ocean Village, l’une des trois marinas de Gibraltar. La plupart des entreprises de services installées à Gibraltar se trouvent ici. © Alix Ponsar/ESJ

« Le plus gros souci, ça sera la frontière »

Si Nigel Birrell se dit confiant vis-à-vis du Brexit, il concède quelques inquiétudes : « le plus gros souci, ça sera la frontière. Les trois quarts de nos 200 employés vivent en Espagne. Si la frontière devient lente ou difficile à traverser, ça risque d’être délicat. » Ici, tout le monde a en tête les files interminables qui se forment à la frontière à chaque période de tension diplomatique entre Gibraltar et l’Espagne. Depuis que le Rocher est devenu britannique en 1713, Madrid revendique sa souveraineté sur le territoire. Pour le gouvernement espagnol, les contrôles douaniers approfondis sont un moyen de pression sur Gibraltar.

Chaque jour, 14 000 personnes, principalement des Espagnols, traversent la frontière pour venir travailler à Gibraltar. © Alix Ponsar/ESJ

Dans l’un des bars d’Ocean Village, où les employés des sociétés de services ont l’habitude de se retrouver après le travail, deux jeunes Anglais boivent de la bière espagnole. Tous les deux travaillent chez William Hill, l’un des leaders des jeux sur internet. « Pour l’instant on ne sait pas du tout ce qu’il va se passer. On attend de savoir pour décider ce qu’on fait », relativise John. Le jeune homme habite depuis 7 ans dans la ville espagnole voisine de la Linea de la Concepción, où les loyers sont beaucoup moins chers. « S’il y a des problèmes avec la frontière, ça sera un gros bordel. Heureusement ma mère est irlandaise donc au pire je demanderai sa nationalité », se rassure-t-il.

S’installer à Malte ?

Peter Montegriffo, un avocat qui a aidé de nombreuses sociétés de jeux en ligne à s’installer à Gibraltar, voit lui aussi d’un mauvais oeil la sortie de l’Union européenne : « avec le Brexit, les entreprises vont perdre leur accès au marché européen. » Certains pays européens, comme l’Allemagne, n’ont pas de réglementation propre. Résultat : toute société qui a une licence pour un pays européen obtient de facto le droit d’opérer en Allemagne. « Les entreprises de Gibraltar devront trouver un autre pays européen où s’installer », analyse l’avocat.

L’un des acteurs du secteur, Paddy Power Betfair, a déjà annoncé son intention de fermer ses bureaux à Gibraltar et de déménager ses opérations dans un autre de ses sites européens. Récemment, William Hill et Bet365 ont confirmé l’ouverture de nouveaux bureaux à Malte. Pour les serveurs informatiques enfouis dans les galeries du tunnel, l’avenir est trouble. Assis dans le fauteuil du général Eisenhower, le directeur général de Continent 8 n’a qu’une certitude : « on fera comme nos clients. »

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