FrançaisSe soignerInterview. Le Brexit menace aussi les universités de médecine londoniennes

mm Martina Mannini30 novembre 201812 min

Depuis le référendum sur la sortie de l’Union européenne, le nombre de candidats européens aux écoles de médecine britanniques chute. Martin McKee, professeur de santé publique européenne, nous explique les enjeux du Brexit pour ces universités.

Martin McKee est professeur de santé publique européenne à la London School of Hygiene and Tropical Medicine. Il a fondé et dirigé pendant plus de dix ans le Centre européen de la santé des sociétés en transition, un centre collaborateur de l’OMS en Europe de l’Est. Il est également directeur de recherche de l’Observatoire européen des systèmes et des politiques de santé et président de l’Association européenne de santé publique. L’école où il donne ses cours, au cœur de Londres, est mondialement renommée pour son caractère international.

Le nombre de candidats de l’Union européenne (UE) aux écoles de médecine britanniques est tombé à son plus bas niveau en près de dix ans. Cela fait craindre que le Brexit ait découragé les futurs médecins d’étudier dans le pays. Que pensez-vous de ces chiffres?

Martin McKee : Je suis très triste. Les étudiants en médecine de l’UE ont apporté une contribution très précieuse au Royaume-Uni, nombre d’entre eux restant au NHS (National Health Service, le système de santé publique britannique, ndlr). Au début de cette année scolaire, le gouvernement a fourni 1 500 places supplémentaires aux écoles de médecine anglophones. Mais dans une perspective à long terme, je pense que cette mesure ne peut pas aider à contenir le « Brexode » des étudiants européens. C’est tout à fait compréhensible. Theresa May a toujours placé la lutte contre la liberté de mouvement avant tout dans son approche du Brexit et, en tant que ministre de l’Intérieur et Premier ministre, elle a activement encouragé un « environnement hostile » pour les personnes venant de l’étranger. La description qu’elle a faite de ceux dont le NHS dépend en tant que « sauteurs de file d’attente » n’a fait qu’exacerber cette perception. Elle est jugée par ses actions plutôt que par ses paroles. Les gens d’autres pays ne sont pas les bienvenus.

Le gouvernement a confirmé, pour la rentrée, les fonds destinés aux étudiants de l’UE en 2018-2019. Que pouvez-vous dire sur le financement de la recherche provenant d’acteurs internationaux tels que la Commission européenne et le Wellcome Trust ? Seront-ils suspendus ?

Martin McKee : Premièrement, l’accord de retrait maintiendra le Royaume-Uni efficacement dans le système européen pendant plusieurs années, ce qui signifie que peu de choses changeront jusqu’à la mise en place d’un futur accord. Avant la fin de la période de transition, le Royaume-Uni ne sera pas en mesure de discriminer. Cela pourrait prendre des années, car la déclaration politique fournit très peu de détails. Cette déclaration n’a donc aucun sens. Bien entendu, cela vaut si nous évitons une sortie sans accord. C’est toujours une possibilité, notamment parce que tant de politiciens britanniques en comprennent si peu les conséquences. Mais si cela se produisait, ce serait tellement catastrophique que je pense que le Royaume-Uni reviendrait plaider assez rapidement pour obtenir un accord. À long terme, il est impossible de savoir ce qui se passera.

Plusieurs risques concrets sont à prendre en compte : le manque de clarté quant aux futurs frais d’inscription des étudiants de l’UE, un allongement de la durée des études de médecine et une inquiétude croissante concernant la reconnaissance des qualifications britanniques à l’étranger après le Brexit.

Martin McKee : Il y a une immense incertitude. La reconnaissance des qualifications du Royaume-Uni est liée au marché unique, que le Royaume-Uni veut quitter. Le gouvernement britannique continue de dire qu’il veut que les choses restent les mêmes, mais, contrairement à l’orientation détaillée de la Commission européenne, il ne parvient pas à définir le fondement juridique de cette opération. On peut voir, dans l’approche du gouvernement, sa foi aveugle que quelque chose fonctionnera, ou bien une simple volonté de s’accrocher à un brin de paille.

La London School of Hygiene & Tropical Medicine (LSHTM) est l’un des instituts de recherche les mieux cotés du Royaume-Uni, et ce, surtout grâce à sa forte dimension internationale. Selon vous, quel sera l’impact sur cette institution en cas de Brexit dur ? Quelles mesures l’école envisage de mettre en place pour contrer les effets et préserver sa réputation ?

Martin McKee : L’école est fermement résolue à poursuivre son engagement avec le reste de l’Europe, en soutenant son personnel en provenance des 27 et, plus généralement, en entretenant ses liens internationaux. Bien sûr, ce sera très difficile. Peter Piot, le directeur de la LSHTM, s’est fermement opposé à l’environnement hostile créé par le gouvernement. Dans cette idée de continuer à attirer des étudiants et des chercheurs venus d’ailleurs et garantir à ses équipes la continuité des financements européens, l’école a récemment ouvert un bureau à Berlin. L’Imperial College de Londres est en train de faire la même chose à Paris et le King’s College, quant à lui, s’apprête à ouvrir un campus à Dresde, en Allemagne. Je suppose que les principaux établissements suivront.

Connaissez-vous des chercheurs ou enseignants de l’UE qui quitteront le pays à cause du Brexit ? Si oui, quelles sont leurs motivations, leurs projets et leurs sentiments ?

Martin McKee : Oui, et plusieurs l’ont déjà fait. Nous sommes nombreux à espérer que lorsque les implications deviendront claires, le Royaume-Uni restera dans l’Union européenne, réalisant que le Brexit était une grave erreur. Ce point de vue a de plus en plus de soutien dans le pays, car les gens constatent que les partisans du Brexit ont été incapables de tenir leurs promesses. Mais un problème subsiste : ils sont simplement malhonnêtes et ils sont rarement contestés par les médias. La lettre du Premier ministre à la nation demandant l’appui de son accord en était un exemple évident. Presque toutes les phrases étaient factuellement fausses ou conçues pour tromper. Mais il est impossible de savoir. Le problème le plus grave est peut-être que toute cette affaire a montré que le système de gouvernement britannique n’était pas adapté à ses objectifs.

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