BougerFrançaisTravaillerÀ Gibraltar, la frontière au coeur des inquiétudes

mm Alix Ponsar30 novembre 201810 min

Chaque jour, 14 000 personnes traversent la frontière entre l’Espagne et Gibraltar. Des deux côtés de cette ligne, le Brexit inquiète. 

8h30. C’est l’heure de pointe à la frontière entre l’Espagne et Gibraltar. Deux files de voitures, d’une centaine de mètres, avancent au ralenti vers le poste-frontière. Sur le trottoir voisin, les piétons affluent et s’engouffrent dans le bureau de douane, leur passeport ou carte d’identité à la main.  À cette heure-ci, le passage se fait exclusivement dans un sens : de l’Andalousie vers le Rocher. 14 000 personnes traversent la frontière tous les jours pour venir travailler à Gibraltar. Cela représente 59 nationalités, dont 2 500 Britanniques qui vivent en Espagne pour profiter des faibles prix de l’immobilier. Mais les plus nombreux sont les Espagnols : ils représentent au moins la moitié des actifs de Gibraltar. Lorenzo, la soixantaine, est l’un d’eux. Ce père de deux enfants est rodé à l’exercice, il sert des fish & chips sur le Rocher depuis 28 ans.

La frontière entre Gibraltar et l’Espagne voit passer 14 000 personnes par jour. © Alix Ponsar/ESJ

Aujourd’hui, pas de blocages, le passage se fait en quelques minutes. Certains jours, pourtant, il peut y avoir plusieurs heures de queue. « Le gouvernement espagnol utilise cela pour faire pression sur Gibraltar », analyse un travailleur espagnol, avant de tendre sa carte d’identité au douanier qui, sans même vérifier le document, lui fait signe de passer. Sitôt après qu’elle a cédé ce petit territoire de sept kilomètres carrés au Royaume-Uni en 1713, l’Espagne n’a eu de cesse de revendiquer sa souveraineté sur l’enclave britannique. Les périodes de tension diplomatique sont fréquentes, et Madrid n’hésite pas à ralentir les contrôles douaniers pour faire pression sur Gibraltar. Récemment, le chef du gouvernement espagnol a menacé de mettre son “veto” à l’accord sur le Brexit. Cette opposition n’aurait pas bloqué le texte, mais, quoiqu’il en soit, Londres a dû fournir de solides garanties pour que Madrid se ravise.

« Il n’y a pas de travail en Espagne »

Lorenzo dans le restaurant de fish & chips où il travaille depuis 28 ans à Gibraltar. © Alix Ponsar/ESJ

À bord d’un bus rouge à deux étages, typiquement anglais, Lorenzo traverse la piste d’atterrissage de l’aéroport international de Gibraltar, qui matérialise la frontière. « Il n’y a pas de travail en Espagne, je n’ai pas d’autre choix que de venir ici », explique-t-il. Lorenzo habite à la Linea de la Concepción, la ville espagnole frontalière, considérée comme la plaque tournante du haschich en Espagne. Chez lui, le taux de chômage avoisine les 35% et le trafic de drogues est l’une des rares opportunités de travail. À quelques minutes de marche de là, à Gibraltar, moins de 50 personnes sont sans emploi, selon le gouvernement

Arrivé sur Casemates Squares, une grande place pavée dominée par le Rocher, Lorenzo salue Jenifer, la manageuse du café voisin du restaurant où il travaille. À 28 ans, cette espagnole, titulaire d’un diplôme de professeur de physique, n’a pas trouvé de travail chez elle. « Ici on est mieux payé. Pour le même salaire, je devrais travailler 12 heures par jour en Espagne, soit le double », assure-t-elle. La jeune femme balaye d’un revers de la main toute inquiétude liée au Brexit : « Ils ont trop besoin de nous. Qui va leur servir le café sinon ? »

« J’ai peur qu’après le Brexit, on ne puisse plus traverser la frontière » 

Si Jenifer reste optimiste, sur le Rocher comme dans la région espagnole voisine, qui tire 25% de son PIB de Gibraltar, nombreux sont ceux qui s’inquiètent de difficultés à la frontière. Même si l’actuel gouvernement socialiste est favorable à la libre circulation entre l’Espagne et Gibraltar, beaucoup gardent en mémoire la fermeture de la frontière dans les années 1970 sous le régime franquiste.

Andrea travaille dans une épicerie espagnole de Gibraltar depuis six ans. © Alix Ponsar /ESJ.

Dans une épicerie de la rue principale, Andrea, une espagnole de 28 ans, sert des croquettes de jambon espagnol à des touristes. « J’ai peur qu’après le Brexit, on ne puisse plus traverser la frontière », s’inquiète-t-elle. Vincente, qui travaille dans le commerce voisin, ressent déjà les effets du Brexit : « Je suis payé en livres. Mon salaire converti en euros a diminué puisque la livre s’est effondrée. »

Entre Londres et Madrid, tout reste à négocier

L’inquiétude est la même du côté des entreprises qui dépendent des travailleurs étrangers. « Il sera impossible de couvrir tous les emplois affectés si les travailleurs frontaliers ne peuvent plus venir », explique Christopher, le patron d’un grossiste alimentaire qui emploie 18 personnes dont 9 travailleurs frontaliers.

Pour l’heure, l’incertitude est totale. Après le coup de sang du gouvernement espagnol, Madrid a finalement reçu des garanties écrites de la part de l’Union européenne qu’elle disposerait d’un droit de veto sur tout futur accord entre l’UE et le Royaume-Uni concernant Gibraltar. Tout doit encore être négocié concernant l’enclave britannique. La question de la frontière reste – avec la frontière irlandaise – en tête de la liste des questions épineuses. À Gibraltar, on s’attend à de nouvelles tensions entre l’Espagne et le Rocher. Et donc, à de nouvelles complications à la frontière.

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