FrançaisTravaillerBrexit – L’amour du risque, le risque de l’amour

mm Emmanuel Calafiore29 novembre 201817 min

Louise et Olivier forment un couple mixte. Louise est anglaise, née d’une mère française venue s’installer sur le sol britannique dans les années 1970. Olivier est français. Il s’est établi au Royaume-Uni pour le travail. Avec Louise, ils forment un couple mixte heureux mais le Brexit et l’accord envisageable ouvrent une période d’incertitudes. Rencontre à Berkhamsted, situé dans le Nord-Ouest de Londres.

Comment avez-vous vécu la période entre le moment où David Cameron a annoncé le référendum et le référendum ?

Louise : J’ai été surprise que l’on propose un référendum mais je n’étais pas particulièrement inquiète puisqu’à aucun moment je n’ai pensé que l’issue permettrait au “Leave” (quitter l’Union européenne, ndlr) de l’emporter. J’ai été totalement choquée par le résultat.

Olivier : Je n’ai pas beaucoup fait attention au départ, parce qu’il s’agissait d’un geste honteusement évident de Cameron (Premier ministre en 2016, NDLR) pour gagner le soutien de l’aile droite du parti. Quand la désinformation a commencé à affluer et que l’opposition (le Labour party) ne semblait pas réagir, je me suis inquiété. Mais quand je regardais les débats autour du Brexit, clairement faux, à la frontière de la caricature populiste, je me suis un peu détendu. Le résultat du référendum fut donc un choc. Je n’aurais jamais pu envisager que les gens allaient croire ces mensonges, encore moins la majorité d’entre eux ! Même si, pour être tout à fait honnête, j’ai trouvé la campagne menée par le « Remain » (rester dans l’UE, ndlr) très mauvaise.

« J’ai ressenti le Brexit comme une marche arrière, pas comme un progrès ! »

Pouvez-vous nous dire pour quelles élections vous avez le droit de voter tous les deux ?

L. : Je peux voter pour toutes les élections locales et nationales ainsi qu’européennes.

O. : Je peux voter pour toutes les élections locales et européennes mais pas nationales.

Comment chacun, en tant qu’Anglaise et que Français, avez-vous vécu la victoire du Leave ?

L. : Ce n’était pas une victoire à mes yeux. Je l’ai plus ressenti comme une marche arrière que comme un progrès ! J’ai grandi dans le sud de Londres, qui est totalement multiculturel, et j’ai été déçu qu’autant d’électeurs semblaient avoir voté, à tort, pour le « Leave » pour réduire l’immigration. C’est un problème dont les gens sont clairement convaincus, étant donné que plus de 70% des électeurs se sont rendus aux urnes pour voter.

O. : J’ai choisi de venir en Angleterre parce que le pays me paraissait être le juste milieu entre innovation et traditions, ce qui en fait une culture très différente de ce qu’on peut voir en France par exemple. J’ai vu le résultat du vote comme le retour du protectionnisme et du populisme. Si les pro-Leave avaient effectivement regardé les faits, ils auraient vu que la Grande-Bretagne bénéficie de la plupart des exceptions à la législation européenne. Même s’il est vrai que l’UE est devenue une entité trop autosuffisante, semblant oublier les propres objectifs fixés à sa création. Les gens ne se souviennent plus quand et pourquoi l’UE est née, après le Seconde Guerre mondiale. Je pense que l’UE, et la CEE avant elle, ont joué un grand rôle dans la paix qu’on connait depuis.

« Personnellement, rien n’a beaucoup changé pour moi, excepté que je suis un peu plus attentif à ce que disent les politiques »

Votre vie a-t-elle changé depuis le référendum ?

L. : Peu de choses ont changé pour moi ; c’est encore trop tôt pour le dire !

O. : Au travail, nous dépendons des subventions de l’UE dans une certaine mesure, et sans un accord pour la Science, notre budget sera en déficit l’année prochaine. Des collaborateurs européens hésitent déjà à demander une subvention européenne, car en cas d’un “hard Brexit”, l’ensemble du projet serait mis en péril. Personnellement, maintenant, rien n’a beaucoup changé pour moi, excepté que je suis un peu plus attentif à ce que disent les politiques.

Pensez-vous qu’un nouveau référendum soit envisageable ?

L. : Oui, mais ça parait peu probable si on écoute Theresa May. Elle pense que c’est antidémocratique. Moi, je pense que ce serait une bonne opportunité pour les gens de revoir la situation autour du Brexit, maintenant que nous savons réellement ce qu’il pourrait signifier et que nous savons qu’il est en fait, à l’opposé des promesses faites par les militants du « Leave ».

O. : Cette possibilité est très faible puisque May est contre et Corbyn (Jeremy Corbyn, chef de l’opposition à Theresa May, il appartient au Labour Party, ndlr) est déchiré sur le sujet. Cependant, de plus en plus de députés et de dirigeants ont commencé à penser que ce serait une voie à suivre, donc il y a de l’espoir. Un problème serait de définir les termes exacts de ce nouveau référendum, quelle question poser. Pour moi, il devrait y en avoir un. Comme ça, et les gens pourraient voter en fonction de l’accord qui est sur la table, avec toutes ses conséquences pratiques mises en avant, et comparer tout cela avec les problèmes et les avantages apportés par l’adhésion à l’UE.

« Il ne semble pas y avoir d’unité au sein du propre parti de Theresa May, et cela ne crée pas un climat de confiance »

Quelles sont vos incertitudes quant à l’avenir ? Vous craignez davantage un no Deal (une absence d’accord avec l’UE) ou un Brexit dur ?

L. : L’incertitude dans laquelle nous entrons est déconcertante. Je n’ai pas une vision très claire de l’impact que pourrait avoir le Brexit, car rien ne semble encore réellement décidé à ce sujet (au moment de l’interview, il n’y a pour le moment qu’un projet d’accord entre Theresa May et l’UE qui doit être voté par le Parlementent britannique, ndlr). Certes, la sortie “No deal” n’est pas la meilleure option. Évidemment, je suis préoccupé par l’impact global pour la société, mais ma première préoccupation reste la possibilité pour ma mère (qui est française et vit en Angleterre depuis les années 1970, ndlr) et mon mari de rester au Royaume-Uni et de pouvoir continuer à travailler.

O. : Je ne peux m’empêcher de penser à quelques pays (les USA, la Chine, la Russie) en train de se frotter les mains à l’idée d’un Royaume-Uni plus faible et d’une UE plus faible. Cependant, un accord qui permettrait au Royaume-Uni et à l’UE de rester main dans la main, tout en l’empêchant de participer aux décisions européennes ne serait pas une bonne solution non plus, et pourrait provoquer encore plus de divisions dans le pays. Il y aussi le problème avec l’Irlande du Nord qui me semble mathématiquement insoluble (il s’agit de la frontière entre l’Irlande du Nord et l’Irlande qui marquerait une division réelle alors qu’il y a eu un accord de paix entre les deux Irlandes en 1998 suite aux années de guerres civiles et d’attentats par l’IRA, l’Armée Républicaine Irlandaise, ndlr). Je pense qu’il y a un risque que les négociations durent des décennies, prolongeant ainsi les incertitudes.

Et finalement, que pensez-vous du gouvernement de Theresa May ?

L. : Ça aurait été un travail difficile pour n’importe qui aurait succédé à David Cameron, donc à partir de là… Mais je ne pense pas qu’elle fasse trop mal le job de Première ministre. Il y a un problème d’unité au sein de son propre parti, et cela ne crée pas un climat de confiance en sa capacité à obtenir le meilleur résultat possible pour le pays.

O. : C’est difficile à dire puisque son gouvernement semble changer tous les deux mois. Comment peuvent-ils négocier avec les 27 autres États membres de l’UE alors qu’ils ne sont même pas capables de se mettre d’accord entre eux sur ce qu’il faut faire ? L’autre problème est que le Parlement est divisé, non pas entre la gauche et la droite, mais entre les pro-Leave et les pro-Remain (les députés qui veulent quitter l’UE et ceux qui veulent rester, ndlr), donc la majorité est très fluctuante. Cela doit rendre n’importe quelle négociation très difficile. Je pense que May s’efforce probablement de résoudre le problème, mais elle n’a pas pris le bon chemin selon moi, et elle aurait dû choisir un peu mieux ses « compagnons de voyage ».

 

Les prénoms ont été modifiés.

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Emmanuel Calafiore

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