FrançaisMangerAu pays des Brexit preppers, où le stockage est roi

Juliette Baeza26 novembre 201829 min

Ils craignent le chaos après le Brexit, alors ils se préparent. Les Preppers empilent boîtes de conserves et autres denrées non périssables chez eux, anticipant de futures pénuries alimentaires au Royaume-Uni. Pragmatiques ou conspirationnistes ? Quitte ou Double est allé à leur rencontre.

En tout, 37 boîtes de conserve, quelques sucreries, trois bidons d’eau et un couteau suisse. Morgan Baker, Américain de 29 ans, est ce qu’on appelle un Prepper. Il sort de sous son lit un petit carton rempli de conserves et autres aliments non périssables.

Depuis plusieurs semaines, il stocke de la nourriture pour faire face aux éventuelles conséquences du Brexit. Il a déjà de quoi tenir un mois. « En voyant l’échéance du Brexit se rapprocher, j’ai commencé à stocker des aliments, détaille le jeune homme, en sortant ses vivres du carton. Après le vote, on a vu la livre augmenter, alors j’ai commencé à stresser en me disant qu’une crise était possible, même si je ne pense pas qu’elle dure plus d’un mois ».

 

Morgan Baker possède un carton entier de nourriture dans sa chambre. © Laura Andrieu/ESJ

 

Morgan en est persuadé, il n’y aura pas d’accord sur le Brexit. Et puisque le Royaume-Uni importe une grande partie de sa nourriture, les risques de pénuries sont une éventualité que même les magasins envisagent, comme la chaîne Tesco. Surtout, les prix risquent d’augmenter. « Les gens vont se ruer dans les magasins pour acheter de la nourriture et il y aura forcément des problèmes de stocks. C’est pour ça que je préfère me préparer. Je suis simplement pragmatique et réaliste ».

Cet ancien boy scout a toujours eu l’habitude de faire des réserves. « Aux États-Unis, on stocke souvent de la nourriture, sans qu’il y ait une crise particulière. En plus, j’ai fait pas mal de camps de survie… Je me souviens de tout ce que j’ai appris. » Quand il débarque au Royaume-Uni en 2016, après le référendum, pour étudier et enseigner à l’University College de Londres, Morgan envisage déjà de mettre de la nourriture de côté. Idée qui se concrétise lorsque l’un de ses collègues, lui aussi Américain, lui parle d’un groupe Facebook : les 48% Preppers. Des habitants des quatre coins du Royaume-Uni s’échangent en ligne des conseils sur la constitution de leur « boîte », c’est-à-dire leur stock de nourriture, et même des tutoriels pour fabriquer ses propres conserves.

Un travail de fourmi 

Morgan n’est pas encore allé jusque-là. Lui veut surtout avoir de quoi tenir, et c’est un travail minutieux que le jeune homme a mis en œuvre. « Pour constituer mon stock, j’ai pensé en nombre de repas, j’ai calculé de quoi j’aurais besoin pour vivre pendant un mois », explique-t-il. Pâtes déshydratées, légumes en boîte, sardines, porc et jambon, poisson… Les denrées qui constituent le stock de Morgan ont toutes une longue durée de vie et sont très nourrissantes, « jusqu’à quatre repas dans une seule boîte ». Il dégaine un paquet de Twinkies (des sucreries américaines) en souriant. « On dit que ça peut durer trente ans à cause des nombreux conservateurs à l’intérieur ! C’est vraiment mauvais, mais ça ne périme pas ! »

Parmi son stock, des Twinkies, qui peuvent durer « jusqu’à 30 ans ». © Laura Andrieu/ESJ

Ce côté pragmatique, Morgan le partage avec Philip*, qui vit au Pays de Galles. « En tant que père, je dois m’assurer que ma famille aura accès à ce dont elle a besoin. » Le quadragénaire a commencé son stock il y a trois semaines, pour éviter que la nourriture soit trop vite périmée. Papier toilette, médicaments mais aussi pâtes, riz, tomates, pois chiches « plein de protéines » constituent son kit de survie. Selon ses calculs, sa femme, son fils et lui devraient ainsi tenir un an.

Chez les Preppers, on se prépare graduellement. L’objectif est justement d’éviter tout mouvement de panique dans les magasins si les produits viennent à manquer. Morgan Baker a constitué sa « boîte » en plusieurs fois, pour un montant de 50 à 75 livres (entre 56 et 85 euros). « Je pourrais ajouter plus à mon stock, en fonction de ce qu’il se passe dans les semaines à venir. Pour l’instant, j’ai assez. » Du côté de Philip*, c’est un budget de 100 livres (113 euros) environ qui a été consacré au stock, désormais sagement entreposé dans le garage.

« On met tout dans la boîte, on la range et on n’y touche plus, on oublie son existence », raconte Morgan, qui a mis la sienne sous son lit, « dans un endroit frais et sec ».

Mais pour certains Preppers, plus qu’une boîte, c’est une philosophie de vie. John* vit dans la région de Manchester depuis plus de 20 ans. « Je dirais que je suis un Prepper traditionnel appliqué au Brexit, j’avais déjà beaucoup de matériel avant que le vote ne se fasse. » Le fonctionnaire s’est préparé à toute éventualité, en installant un système de collecte d’eau de pluie dans sa cour, des purificateurs d’eau et un panneau solaire sur le toit. Sa cheminée lui sert quant à elle à chauffer de l’eau : « Si tu as un chauffe-eau et qu’il y a une coupure d’électricité, ça ne marchera plus. Mieux vaut avoir une source de chauffage et de ne pas seulement compter sur l’électricité. »

John* a commencé à stocker de la nourriture il y a un peu plus de deux mois, lorsque la perspective d’une sortie de l’Union européenne sans accord s’est dessinée. Comme les autres, il a amassé des féculents, des légumes déshydratés, de la viande, et même ces « saucisses allemandes qu’on trouve au marché de Noël et qui se conservent pendant des mois ». Son objectif ? Tenir au moins trois mois. « Le bruit qui court, c’est qu’à partir de mars, il risque d’y avoir trois mois de troubles avec des effets de panique. Il sera trop tard,  il faut être prêt avant. » Il le sait, il ne pourrait pas être totalement indépendant si une telle situation se dessinait. Alors le Prepper continue de stocker, en regroupant l’essentiel, pour lui et son chat.

Le guide du Prepper de John*. © Quentin Trigodet/ESJ

Mais le créateur du compte Twitter Brexit Survival ne s’arrête pas là. Chez lui, tout est stocké dans des boîtes en plastique qui peuvent être chargées en vitesse dans sa voiture, au cas où il devrait partir rapidement. « Je prévois toujours d’avoir plus d’un demi-plein dans mon 4×4 pour que, en cas d’urgence ou d’émeute, je puisse partir rapidement jusqu’à un petit morceau de forêt que je possède à deux heures d’ici. » Une angoisse qui dépasse la volonté d’être seulement « préparé » et qui s’explique par un risque réel de pénuries.

« Des raisons d’être inquiets »

« 30 à 35% de la nourriture au Royaume-Uni vient de l’Union européenne. C’est le premier fournisseur de l’île. » Erik Millstone, de l’université de Sussex, est spécialiste de la sécurité alimentaire. Selon lui, deux problèmes majeurs : le rétablissement des frontières, qui pourrait bloquer les camions de marchandises à Douvres (Angleterre), et les faibles possibilités de stockage des denrées. « Il y a 25 ans, les magasins avaient des réserves pour tenir jusqu’à deux semaines. Aujourd’hui, c’est maximum 48 heures ! Il n’y a ni place ni matériel adapté pour stocker. » Si le Royaume-Uni sortait de l’union douanière et du marché unique, il serait ainsi isolé des produits importés d’Europe.

Pour Morgan Baker, c’est ce scénario qui se dessine. « Je pense qu’il n’y aura pas d’accord commercial, donc c’est possible qu’il y ait quelques jours où il n’y aura pas de nourriture fraîche. » Les produits les plus affectés seraient en effet les produits agricoles, les plus vulnérables. Salades, fruits rouges, fromages… « Il aurait fallu prévoir », souligne Erik Millstone. Le professeur confirme que les Preppers ont « des raisons d’être inquiets » mais relativise le danger. « Rien n’a encore été rapporté dans la revue hebdomadaire The Grocer, qui note toutes les ventes de nourriture au détail, explique-t-il. Si le projet d’accord est rejeté en décembre par la Chambre des Représentants, peut-être que les gens se rueront dans les magasins pour faire des stocks. »

Le stock de Morgan Baker, pour tenir un mois. © Laura Andrieu/ESJ

Alors Morgan, John* et les autres préfèrent être prêts.  « Je ne peux pas compter sur le gouvernement. S’il y a une crise, il ne pourra pas subvenir à mes besoins », explique simplement l’étudiant en politique. John* va plus loin : « Selon une théorie qui circule, le gouvernement ne veut pas d’accord, pour que l’économie britannique passe sous le giron des États-Unis. C’est du conspirationnisme, mais je pense que c’est à moitié crédible. »

Méfiance et précautions

Conspirationnisme, paranoïa, survivalisme… Voilà les mots souvent accolés aux Preppers. Difficile pourtant de les ranger sous une seule et même bannière. La grande communauté des Preppers est transversale et regroupe des gens d’horizons très différents, des pragmatiques qui ont commencé à stocker par peur du Brexit à ceux qui ont renforcé leurs convictions déjà ancrées depuis longtemps. Ils ont malgré tout des points communs. Un vote « remain » majoritaire d’abord, comme le laisse entendre le groupe Facebook 48%* Preppers. « Ce sont plutôt des remainers qui se préparent parce que  les leavers ne veulent pas penser que ça va mal se passer, à cause de leur choix », explique John*.

Mais surtout, une méfiance à toute épreuve. Pour rencontrer un Prepper, il faut s’armer de patience. Et même si certains ont accepté de parler, tous ont souhaité être anonymes. Seul Morgan Baker communique son identité, mais les précautions ont été nombreuses avant qu’il ne témoigne : longues négociations par messages, rencontre dans un café « pour votre sécurité et la mienne », avant d’enfin accepter de nous ouvrir les portes de chez lui. « Les Preppers veulent l’anonymat car ils ne veulent pas que les gens sachent ce qu’ils stockent, pour des questions de sécurité », observe Morgan, en affirmant qu’il n’en est pas là. Une prudence que John*, lui, assume pleinement : « Pour constituer mon stock, je ne ramène jamais plus de deux sacs de courses à chaque fois, pour éviter d’attirer l’attention et d’être suspect. » Cet habitant de Manchester mentionne à plusieurs reprises la possibilité d’une cyberattaque russe, qui pourrait notamment affecter l’électricité, ou même des émeutes. « J’ai plusieurs fois refusé des interviews pour la télé, je ne veux pas que ma maison ou moi, on se retrouve à l’écran. Je refuse de devenir une cible en cas de pénurie. »

Le sac de survie de John*, qui contient de quoi tenir trois jours en cas d’urgence. © Quentin Trigodet/ESJ

C’est pourtant un sujet qu’il aimerait populariser, pour que tout le monde se prépare. « Les Preppers ont la réputation d’être fous et conspirationnistes. Il faut accepter cette image, mais malgré tout parler de notre mouvement, pour offrir la possibilité aux gens de considérer cette option », soutient celui qui prêche le « prepping » par le biais de son compte Twitter anonyme.

Mais rejoindre leur communauté relève souvent du parcours du combattant. Le groupe Facebook 48% Preppers, qui compte plus de 2 000 membres, est secret. « Pour le trouver, il faut vraiment le chercher, être initié », raconte Morgan. Selon lui, les Preppers ne se rencontrent pas. Même s’il affirme n’avoir aucun problème à en parler autour de lui, il avoue qu’il le fait peu. « C’est chacun son choix, tu vois si tu veux te préparer ou pas ! »

Laura Andrieu, Juliette Baëza, Margot Turgy et Quentin Trigodet.

*En référence au nombre de votants qui ont plébiscité l’appartenance à l’Europe.

Les prénoms suivis d’un * ont été modifiés.

Quitte ou Double lance sa newsletter mensuelle. Débrief de l'actualité, éclairages d'experts, dessins de presse... Pour ne rien manquer, inscrivez-vous ici.

 

Juliette Baeza

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *