FrançaisTravaillerBrexit : le destin incertain des « petites mains » de Londres

Arianna Poletti25 novembre 201813 min

Les travailleurs de l’Union Européenne vivent sous la menace d’un départ forcé du Royaume-Uni à cause du Brexit. La fin du « rêve britannique » ?

L’histoire de Samuele, un jeune expatrié, ressemble à celle de beaucoup d’autres. Cachés aux yeux des touristes qui se pressent dans la ville de Big Ben, partis du pays natal pour tenter leur chance, de nombreux jeunes originaires du Sud de l’Europe lavent la vaisselle dans les cuisines de Londres. « J’ai étudié, mais ce n’était pas suffisant. En Italie, tu prends ce que tu trouves, si tu as de la chance. Ici, tu choisis ton emploi, car tout le monde recrute. Je n’ai pas peur du Brexit, ils ne pourront pas me jeter dehors », lâche cet italien de 25 ans. 

Samuele, diplômé mais au chômage jusqu’à il y a peu, travaille depuis deux mois dans un célèbre restaurant de Charlotte Street, au coeur des ruelles centrales de la capitale britannique. Dans les coulisses de l’établissement, spécialisé dans le poisson et géré par un entrepreneur italien, les serveurs qui courent de table en table sont tous européens. Une question de « commodité » pour le manager milanais, « une façon d’économiser » pour ses employés. « Quel Britannique accepterait d’être payé 7 livres par heure ? », se demandent-ils. 

Les petites mains de Londres 

La réponse se trouve dans les paroles du maire de Londres Sadiq Khan : « l’économie et le service public de Londres souffriraient énormément » de la pénurie de main-d’oeuvre qu’entraînerait un Brexit dur, déclarait-il à la presse le 13 novembre. En effet, dans la capitale où le remain a gagné avec 60% des voix, un travailleur sur huit dans l’industrie du bâtiment et un sur quatre dans la restauration vient d’un autre pays de l’Union européenne. 

Si Londres attire les investisseurs du monde entier, beaucoup de Roumains, Polonais, Hongrois, Portugais, Espagnols et Italiens décident de tenter leur chance dans la ville du « rêve anglais », où le taux de chômage ne dépasse guère 4%, selon les quartiers. Ce sont eux les « travailleurs faiblement qualifiés » auxquels Theresa May voudrait bloquer les frontières en n’acceptant qu’une « migration hautement qualifiée ». 

« Dans mon pays, on parle de 30 % de chômage des jeunes. Je réalise maintenant ce que ces chiffres signifient, confie Samuele. Ici, je suis arrivé le vendredi soir, j’ai signé un contrat le lundi matin. » Ce jeune aux yeux noirs et cheveux en brosse prend sa pause. Enlève son tablier sale et allume une cigarette : « Le Brexit ? J’en sais rien, je n’écoute pas la politique, ça ne me concerne pas. Vous en savez plus ? Je ne sais même pas s’il faut des documents pour rester au Royaume-Uni, je ne sais pas à qui m’adresser. S’ils me demandent de partir, je chercherai un job en Irlande. » Planifier, se projeter, investir. Tout ça est impossible à l’heure du Brexit.

Le quartier résidentiel de Stackwell, où habitent Alexandre et beaucoup d’autres travailleurs Portugais.

 

« Nous, premières victimes du Brexit »

« Quand dans mon pays on parle de peur des migrants, on méprise les demandeurs d’asile arrivés de l’autre côté de la Méditerranée. Je me rends compte qu’ici, ils parlent de nous », lâche Alexandre, avec un sourire mélancolique, en enlevant son casque. Son gilet jaune reflète les lumières du sapin de Noël qu’il est en train d’installer sous les yeux des curieux dans un parc de la capitale. Comme Samuele, ce jeune travailleur de 32 ans a décidé de changer de travail, de ville, de vie. « Je suis mieux payé qu’en Espagne, j’ai enfin un travail assez stable », raconte-t-il, les mains couvertes de poussière. 

L’analyse de cet ouvrier est lucide. « Nous, les travailleurs de l’Union Européenne, nous sommes les premières victimes du Brexit, déplore-t-il. On dit qu’on vole le travail aux Anglais… Mais c’est faux ! » Qu’il y ait un accord ou pas, « concrètement rien ne changera, ils ont besoin de nous. Tous mes collègues employés dans le bâtiment sont d’origine du Sud ou de l’Est de l’Europe. Les services de la capitale ne marcheraient plus sans la main-d’oeuvre européenne. » 

Adriana sourit à l’accueil d’un restaurant londonien. Pour elle, qu’il y ait un accord ou pas, « c’est le moment de quitter le Royaume-Uni. Avec ce climat, c’est impossible de penser à l’avenir. J’aimerais déménager de la banlieue de Londres et acheter un appartement, mais pourquoi investir de l’argent maintenant ? » Avant de s’installer au Royaume-Uni, cette jeune femme d’origine roumaine a utilisé son passeport européen pour travailler entre l’Italie, l’Espagne et la France. Mais Adriana est prête à refaire ses valises.

“London is open”, le slogan du maire Sadiq Khan

La capitale des « hautement qualifiés »   

« Brexit ou pas, ils ont trouvé un moyen de nous faire quitter ce pays », s’exclame-t-elle. Alors que les gratte-ciel poussent comme des champignons, « trouver un logement digne à un prix normal est impossible à Londres. On gagne de l’argent, mais on dépense tout. La vie est devenue trop chère, ce n’était pas le cas il y a quelques années. » Adriana n’est pas la seule à préparer son déménagement cette année. C’est le Brexodus. Londres, capitale de plus en plus chère, n’attire plus les Européens.

Selon les recommandations du Migration Advisory Committee (Comité consultatif sur la migration), après le 29 mars les travailleurs étrangers – avec un passeport de l’Union Européenne ou pas – devraient être soumis aux mêmes règles. Un visa deviendra nécessaire et les travailleurs devront bénéficier d’un salaire minimum de 30 000 livres (l’équivalent 34 000 euros, environ 2 900 euros par mois). « La main d’oeuvre londonienne ne sera jamais payée autant », confirme, visiblement préoccupé, le contremaître d’Alexandre, l’ouvrier espagnol. Pour l’instant, tout dépend de l’approbation du nouvel accord de retrait de l’Union Européenne, qui protège les travailleurs de l’UE déjà installés à Londres – mais pas les nouveaux arrivés. 

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Arianna Poletti

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