FrançaisSe cultiverLes villes du Royaume-Uni exclues du label Capitale européenne de la culture

mm Margot Turgy22 novembre 201817 min

Belfast, Nottingham, Dundee, Leeds et Milton Keynes ont toutes candidaté au label Capitale européenne de la culture. Suite au Brexit, elles ont été exclues de la compétition. Un mauvais présage pour les futurs liens culturels entre le Royaume-Uni et l’Union européenne.

« Ce n’est pas une ville culturelle, c’est une ville de béton et de voitures.» Quand il parle de la ville dans laquelle il habite depuis seize ans, Andrew n’est pas tendre. Milton Keynes a été créée en 1967, par une loi du Parlement britannique pour répondre à la crise du logement dans le pays. C’est aujourd’hui la plus importante ville nouvelle d’Angleterre, avec 195 000 habitants. Mais ici, les piétons sont relégués dans des tunnels sous-terrain au profit des parkings.

A Milton Keynes, les piétons sont relégués en sous-sol

Malgré tout, Milton Keynes a officialisé en 2015 sa candidature au titre de Capitale européenne de la culture 2023, avant d’être exclue de la course en 2017, à cause du Brexit. Quatre autres villes du Royaume-Uni sont concernées : Belfast, Dundee, Leeds et Nottingham. Le label, imaginé en 1985 par l’actrice Melina Mercouri, alors ministre grecque de la Culture a pour objectif de « mettre en valeur la diversité de la richesse culturelle en Europe, les liens unissant les Européens et renforcer le sentiment d’appartenance des citoyens européens à un espace culturel commun ». Les villes se portent candidates six ans avant leur désignation. Une présélection est ensuite établie par un jury d’experts indépendants, avant la désignation officielle des Capitales européennes de la culture, quatre ans avant l’année effective du label.

Dans les rues grises de Milton Keynes, au son des travaux qui continuent de bétonner la ville, les rares riverains à avoir entendu parler du label sont partagés sur la question. « Comment pourrait-on faire partie de la culture européenne si nous ne sommes plus dans l’Union européenne ? C’est une décision logique », estime Valérie, 72 ans, lucide. Elle se dit néanmoins déçue par l’annulation de la candidature de Milton Keynes, alors que ce label  «aurait pu redynamiser la ville». Quelques mètres plus loin, aux abords du centre commercial du centre-ville, le cynisme prend le pas sur la résignation : « Ce label ne sert à rien, sourit froidement Andrew. Il n’a rien de symbolique parce qu’il ne signifie rien et n’aurait eu aucun effet concret. Si c’est pour avoir un panneau “Capitale européenne de la culture” à l’entrée de la ville, non merci. »

Un label inutile? Pas pour Pascal Brunet, directeur d’Europe Creative France, le programme européen en charge du label. Il défend un projet concret : « c’est l’idée d’avoir des événements, un moment ou l’on parle de culture européenne ». Expositions, festivals, couverture médiatique… Le label permet de dynamiser les villes et de mettre en valeur leur patrimoine. « Les mondes culturels sont majoritairement de fervents défenseurs de l’adhésion à l’Union européenne.  Avec le Brexit, d’autant plus, le maintien de la candidature est un moyen de faire entendre le discours européen », précise Pascal Brunet.

De l’importance du symbole

Peter Marland, chef du conseil de Milton Keynes

Si Belfast, Nottingham, Dundee, Leeds et Milton Keynes regrettent l’annulation de leur candidature, c’est avant tout pour le symbole que représente le label. « La culture peut permettre de construire une relation entre l’Union européenne et la Grande-Bretagne après notre départ de l’Union européenne, explique Peter Marland, leader du conseil municipal. Et c’est vraiment important, parce que l’histoire de l’Europe n’est pas une histoire sans guerre. C’est pour cela qu’il faut maintenir des liens étroits, et pas uniquement économiques. »

Des propos qui font écho à ceux du directeur de la candidature de Dundee, ville écossaise de 150 000 habitants. Quand il parle du Brexit et des conséquences que le vote a pour sa ville, la voix de Stewart Murdoch tremble un peu : « on veut garder ces liens forts avec l’Europe, être un Etat européen. Le label Capitale européenne de la culture est symbolique bien sûr, mais on voulait exprimer à travers lui notre souhait d’être une destination culturelle européenne. Historiquement, Dundee a des liens très forts avec l’Europe. »

Et tout le monde l’assure, devenir Capitale européenne de la culture n’est en rien une motivation financière : « Nous avons dépensé 200 000 livres (225 000 euros, NDLR) pour le projet, c’est important mais ce n’est pas massif, précise Peter Marland. Leeds a dépensé plusieurs millions de pounds par exemple. » Pascal Brunet, directeur d’Europe Creative France, confirme : « La motivation des villes candidates n’est pas financière, elle est politique et culturelle. La subvention européenne est d’environ 500 000 euros, c’est assez faible. Je pense qu’aujourd’hui, la bataille est culturelle, autour des valeurs et de la société que veut l’Union européenne. »

Une bataille culturelle dont les villes du Royaume-Uni ont été exclues en novembre 2017, un an et demi après le référendum sur la sortie de l’Union européenne. « Après le Brexit, nous nous étions tournés vers le gouvernement pour avoir des informations, il nous a assuré que la sortie de l’Europe ne changerait rien. Nous n’avons pas été surpris mais choqués par l’annonce de notre exclusion, raconte Stewart Murdoch, qui menait la candidature de Dundee depuis 2013. Tout a été fait très rapidement. Les jurés se sont réunis à Londres pour évaluer la question, avant même d’étudier les candidatures de nos villes. La décision de nous exclure a été prise en 36 ou 48 heures. » Selon lui, il n’y a plus d’espoir pour la candidature Dundee en 2023. Même son de cloches du côté de Peter Marland, chef du conseil municipal* de Milton Keynes : « sur une échelle de 1 à 10 du Brexit, la question de la Capitale européenne de la culture est très basse. C’était un thème assez important pour être souligné mais pas assez important pour se trouver au coeur des négociations. »

La culture, petit poucet des négociations

Aucune des villes candidates n’a eu son mot à dire dans les discussions sur le Brexit, malgré une tribune commune adressée aux négociateurs de Londres et de Bruxelles. Au sein même des institutions européennes, la question divise. Pascal Brunet, directeur d’Europe Creative France, est formel : « Je suis absolument contre leur exclusion. Il faut renforcer nos liens avec les Anglais, justement à cause du Brexit. Notre communauté est en train de se déchirer. Et sans la culture anglaise, la musique, par exemple, on s’emmerderait un peu ! C’est notre culture, on la partage. » Il est pessimiste sur le volet culturel des négociations sur le Brexit : « attendons l’accord, mais je n’ai pas vraiment bon espoir. J’espère seulement que tout le monde va finalement s’entendre. » Stewart Murdoch, pro-européen convaincu, n’est pas plus optimiste : « Je ne pense pas qu’il y aura de bonnes nouvelle à propos de la culture dans l’accord final. »

Le label Capitale européenne de la culture n’est pas le seul programme culturel européen touché par le Brexit. Entre 2014 et 2016, la Grande-Bretagne a représenté 11% des financements européens réservés au secteur culturel, soit 57 millions d’euros. Ce secteur ne semble pas être une priorité pour les négociateurs, qu’ils soient à Londres ou à Bruxelles. Dans le projet d’accord trouvé mi-novembre, aucune mention du mot “culture”

Juliette Baëza et Margot Turgy

* La fonction de chef du conseil municipal n’est pas équivalente à celle de maire en Angleterre

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