FrançaisTravaillerAccord sur le Brexit : méfiants, les pêcheurs britanniques veillent au grain

mm Théo Conscience22 novembre 201818 min

« Premier pas encourageant » ou « stratagème » visant à différer l’épineuse question des droits de pêche ? L’accord sur le Brexit suscite des réactions contrastées chez les pêcheurs britanniques. Alors que le Royaume-Uni s’apprête à lever l’ancre pour quitter l’Union Européenne, ils craignent d’être laissés à quai.

Wait and see. Partisans du Brexit dès sa première heure (92% d’entre eux ont voté pour la sortie de l’Union européenne), les pêcheurs britanniques restent circonspects devant le projet d’accord conclu le 14 novembre. Si certains reconnaissent que le texte va dans le bon sens, beaucoup regrettent que la question des droits de pêche soit une fois de plus ajournée. Ils craignent d’être sacrifiés sur l’autel d’intérêts économiques plus juteux.

Le projet d’accord stipule que le « Royaume-Uni sera un État côtier indépendant ». Des termes vagues, qui laissent les pêcheurs britanniques sceptiques. « Nous n’avons que très peu d’informations. Tout dépend de ce que l’on entend par “État côtier indépendant“, déplore Paul Gilson, cadre de la Fédération nationale des pêcheurs anglais, la NFFO. Le gouvernement nous maintient dans la brume. » Une impression de naviguer à vue partagée par ses collègues écossais, qui ont réagi dès la publication de l’accord en demandant des « éclaircissements » à la Première ministre.

« Un premier pas extrêmement important »

Les précisions attendues concernent le maintien ou la suppression des quotas de pêches européens. Les pêcheurs britanniques dénoncent depuis longtemps « l’injustice » de ce système de répartitionqui ne leur réserve que 40% des poissons attrapés au large des côtes du Royaume-Uni. Principale revendication des pêcheurs, la disparition des quotas était une condition non-négociable pour le secrétaire d’État chargé de l’Ecosse et les élus écossais du Parti conservateur. Soit Theresa May l’incluait dans l’accord, soit elle renonçait à leur soutien.

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En tant que tel, le texte présenté par la Première ministre ne franchit pas cette ligne rouge. Il exclut le secteur de la pêche de l’union douanière temporaire, prévue en cas d’activation du « filet de sécurité » et des normes qui s’y appliquent. Un compromis suffisant pour obtenir le soutien officiel de son secrétaire d’État écossais et pour inciter la NFFO à saluer un « un premier pas extrêmement important ». La fédération de pêcheurs anglais rappelle néanmoins que « d’autres défis demeurent pour garantir les véritables accords d’accès et parts de quotas conformes au statut d’État côtier indépendant ».

Dans la presse, alors que le Times analyse cette clause comme une petite victoire des négociateurs britanniques sur leurs homologues européens, le Guardian y voit plutôt une manière de « laisser ce sujet explosif de côté ». Dans les deux cas, force est de constater que Theresa May, déjà en difficulté sur la question de l’Irlande du Nord, ne pouvait se permettre de perdre d’autres soutiens parlementaires.

15 novembre : le vent tourne pour Theresa May

La séance de questions adressées au gouvernement par le Parlement britannique, le 15 novembre, avait tout d’un exercice d’équilibriste, que la Première ministre a eu du mal à exécuter. « Le refus de Theresa May d’entrer dans les détails sur la question de la pêche cache quelque chose. Ce que l’accord avait d’encourageant a été hypothéqué par son attitude au Parlement », se méfie Paul Gilson, qui laisse entendre que la NFFO devrait bientôt se réunir de nouveau en session extraordinaire.

À cinq reprises, la Première ministre britannique a été sommée par les députés britanniques de préciser la partie de l’accord sur les droits de pêche. À chaque fois, elle a louvoyé, insistant sur le fait que la Grande-Bretagne serait un « État côtier indépendant », tout en rappelant l’importance de « prendre du recul » et de « maintenir de bonnes relations commerciales avec l’UE ».

Au cœur des interrogations des élus : le lien éventuel, dans les négociations avec Bruxelles, entre l’accès des pêcheurs européens aux eaux du Royaume-Uni, et l’absence de taxe sur le poisson britannique à l’entrée du marché commun. Cela fait partie des demandes de l’Union européenne, et notamment des Français et Hollandais, qui voient dans ce lien un moyen de pression pour négocier la continuité du travail de leurs pêcheurs au large des côtes britanniques.

L’accès aux eaux britanniques, une « monnaie d’échange » ?

Si Theresa May affirme avoir résisté aux assauts européens et qu’aucun lien entre ces deux questions n’a été fait, le projet d’accord dit tout autre chose. Il mentionne que le secteur de la pêche serait exclu de l’union douanière et des règlements européens qui s’y appliquent, « sauf si un accord sur l’accès et les quotas est trouvé d’ici là ». Autrement dit, l’absence de taxe sur le poisson britannique est conditionnée à un accord sur l’accès aux eaux britanniques pour les pêcheurs européens. Un compromis que les deux parties s’engagent à chercher en « déployant tous leurs efforts ».

Inquiet, le président de la fédération des pêcheurs écossais, Bertie Armstrong, rappelle que « la priorité du secteur a toujours été de reprendre le contrôle de la prise de décisions sur qui capture quoi, où et quand dans nos eaux ». Pour lui, hors de question de lier cette souveraineté à des considérations commerciales, ce qui serait « contraire aux normes et pratiques internationales ».

« On ne veut pas être une monnaie d’échange, lâche le représentant syndical Paul Gilson. On est abandonnés par le gouvernement et on s’attend à ce qu’il nous laisse tomber une fois de plus. » La position officielle de son organisation, la NFFO est plus mesurée. Le syndicat des pêcheurs anglais reconnaît que « la marge de manœuvre du Royaume-Uni a considérablement augmenté », mais prévient que si cette position renforcée « n’est pas utilisée pour opérer une modification significative dans le partage des quotas, cela n’aura servi à rien ». Traduction : aucun intérêt que le Royaume-Uni devienne un « État côtier indépendant » si le pays se contente de négocier une augmentation à la marge de ses quotas de pêche.

Plutôt un no-deal que le statu quo

Les pêcheurs britanniques sont d’autant plus méfiants qu’ils ont déjà eu le sentiment d’avoir été trahis par le gouvernement en mars 2018, quand ils ont appris que le système des quotas s’appliquerait jusqu’à la fin de la période de transition. L’organisation Fishing for Leave, particulièrement active pendant la campagne de 2016, a appelé à rejeter l’accord qu’elle qualifie de « capitulation », car il continue de soumettre les pêcheurs britanniques aux « règlements néfastes » de l’UE, au moins jusqu’en 2020.

Là encore, les pêcheurs ne sont pas rassurés par l’accord, qui prévoit une possible extension de la période de transition jusqu’à une date pour le moment indéterminée. « Nous pourrions nous retrouver avec les quotas jusqu’en 2023, soit sept ans après le vote pour le Brexit, s’étrangle un représentant syndical. Or aujourd’hui, notre hantise, c’est le statu quo. Si rien ne change dans les prochaines années, il sera trop tard pour sauver notre industrie. Mieux vaut un no-deal [une absence d’accord, NDLR]. »

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