TravaillerFace au Brexit, les expatriés préfèrent prendre les devants

mm Delphine Sitbon21 novembre 201814 min

Maria, Adam* et Zsofi* habitent à Londres. Ils travaillent dans la finance ou dans l’enseignement. Bien qu’ils ne soient pas britanniques et, malgré le Brexit, tous ont décidé de construire leur vie en Grande-Bretagne. Alors, de peur d’être poussés vers la sortie, ils prennent toutes les précautions.

Il y a encore quelques années, travailler dans la finance rimait avec une sécurité de l’emploi quasi-absolue. Depuis, la crise de 2008 est passée par la City, et plus récemment, l’annonce du Brexit aussi. Plusieurs banques et organismes financiers ont annoncé vouloir relocaliser cinq mille postes hors de la Grande-Bretagne. La banque HSBC par exemple, parle de mille postes qui pourraient être déplacés à Paris.

« Je le constate déjà : il y a de moins en moins d’offres d’emploi disponibles en finance, à Londres » déplore Maria. Cette trentenaire grecque travaille dans la capitale britannique depuis quatre ans, après deux ans d’études en Angleterre. Elle est analyste financière dans une entreprise de négoce en matières premières. « Une amie grecque a quitté Londres en septembre, notamment pour chercher des opportunités ailleurs. Je pense que la majorité des européens qui ont la possibilité de partir partiront, estime-t-elle. On n’est pas à Londres pour la qualité de vie ou pour le temps qu’il fait, mais plutôt pour les opportunités de travail… » C’est en tous cas le cas de Maria, originaire d’un pays marqué au fer rouge par la crise, où les offres d’emploi sont rares, encore plus dans la finance.

« Je pourrais penser à déménager en Allemagne, par exemple, mais je ne parle pas allemand. Pour l’instant, je veux rester vivre en Grande-Bretagne et avoir la possibilité de le faire malgré le Brexit. » Grâce à son travail actuel, Maria ne risque pas d’être expulsée, même en cas de « hard Brexit ». « Mais c’est l’hypothèse où je souhaiterais changer de travail qui m’inquiète. Si une nouvelle entreprise veut m’embaucher, elle devra payer des frais pour mon visa, alors qu’elle n’aura rien à débourser pour un Anglais. J’ai clairement peur d’être désavantagée. »

Mille trois cent cinquante livres pour demander la nationalité

Maria a donc candidaté pour devenir citoyenne britannique. Il est possible de le devenir après cinq ans de résidence dans le pays, et au terme d’un long processus. « Je dois signaler chacune des fois où j’ai quitté le territoire durant cinq ans. J’effectue beaucoup de déplacements professionnels, c’est donc très fastidieux de retrouver tous les justificatifs qui prouvent mes déclarations… » Le coût financier de ces démarches est aussi à prendre en compte : en tout, 1350 livres (environ 1520 euros) pour Maria. Si un document manque ou est mal complété, la facture s’allonge encore : il faut de nouveau payer quelques centaines de livres pour relancer la procédure.

« Honnêtement, je suis soucieuse. Il n’y a aucune certitude concernant le Brexit, aucune clarté. Ils disent quelque chose et ensuite ça change… » La jeune femme prend alors les devants en demandant la citoyenneté britannique, car elle en a la possibilité. Son petit-ami, grec lui aussi, ne réside pas encore depuis cinq ans sur le territoire. Il doit donc patienter encore un peu, jusqu’à janvier, pour pouvoir faire comme sa compagne.

Rester à Londres, à deux

Rester en Grande-Bretagne après le Brexit est un défi, le faire en couple l’est encore plus. Depuis le referendum de juin 2016, Adam* et Zsofi* ne cessent de se demander comment faire. Ce jeune couple a souhaité rester anonyme de peur que leur prise de parole puisse fâcher les services de l’immigration.

Adam a 21 ans, est citoyen kényan et a étudié les sciences dans une prestigieuse université londonienne. Depuis qu’il a obtenu son diplôme il y a un an, il exerce à plein temps un métier aussi ancré dans la culture britannique qu’il est peu commun en France : tuteur. Il dispense des cours particuliers à de riches adolescents ou de jeunes adultes, en mathématiques, anglais ou  encore en économie. Sa petite-amie, Zsofi, est une hongroise de 24 ans, jeune diplômée elle aussi. Au quotidien, elle aide Adam à gérer sa comptabilité et les formalités administratives que son statut de travailleur indépendant impose.

Le jeune couple habite Londres depuis cinq ans. Depuis peu, ils vivent dans un quartier cossu du nord-est. « Avant d’arriver à Londres nous avons habité à Budapest. Nous aimons beaucoup l’ambiance des grandes villes », raconte Zsofi. L’état d’esprit des habitants est aussi un point fondamental pour ce couple mixte : « Il y a à Londres une ouverture d’esprit qui nous rassure. C’est ici que nous aimerions élever nos enfants », poursuit la jeune fille.

Un mariage, une assurance… par précaution

Mais avec le Brexit, beaucoup de leurs certitudes ont volé en éclats. « En 2016 je me suis vraiment sentie anxieuse. Adam n’est pas européen, moi je ne suis pas britannique, et comme nous sommes travailleurs indépendants, nous n’avons pas droit au statut de “résidents”. » Des doutes qui s’ajoutent à ceux de n’importe quels jeunes de leur âge. « Lorsqu’on est jeune diplômé, on est déjà stressé pour trouver un travail, commencer à construire sa vie… énumère Adam. Alors si en plus il faut trouver des moyens pour rester ! Notre plus grande peur, ce serait de devoir repartir à zéro dans un autre pays. »

Fidèles à leur tempérament, les deux jeunes gens préfèrent prévenir plutôt que guérir. « Déjà, nous nous sommes mariés en 2016 pour qu’Adam bénéficie des mêmes droits que moi en tant qu’Européenne », explique Zsofi. « Nous avons aussi souscrit à une “comprehensive sickness insurance” (ou assurance maladie complète) qui nous permet d’avoir le statut de “résidents” bien que nous soyons indépendants », poursuit Adam. Cette assurance permet ensuite de demander la citoyenneté britannique, après cinq ans de résidence.

« Même si le pire arrive, on est prêt. »

Mais cette assurance a bien évidemment un coût. Pour deux personnes, il faut compter cent livres par mois. « C’est une somme mais on habite déjà à Londres, une ville très chère. Alors des frais en plus ou en moins… » relativisent-ils. Adam et Zsofi tentent d’ailleurs de convaincre leurs amis free-lance, comme eux, d’y souscrire : « beaucoup n’ont aucune idée que ça existe. Ou bien ils trouvent ça trop cher, ce qu’on peut comprendre. Mais est-ce que les gens sont conscients que pour rester en Grande-Bretagne on va leur demander une foule de papiers ? Des preuves qu’ils ont habité ici ? Un moyen de prouver qu’ils sont résidents, comme cette assurance le permet ? » Pour l’instant, aucun de leurs amis ne les a écouté.

En 2019, Adam devra obtenir un visa pour rester en Grande-Bretagne, avant de pouvoir demander la nationalité, en 2022. Il a déjà commencé à réunir la montagne de documents nécessaires : justificatifs bancaires, billets d’avion pour prouver ses allées et venues dans le pays… Les amoureux pensent à long-terme, toujours. « On peut se dire que tout va bien se passer. Que Trump n’avait aucune chance d’être élu, que le changement climatique n’est pas en train d’arriver… cite Adam. Mais voilà, tout cela s’est produit. Pour le Brexit, c’est pareil. Soit on se met dans une situation où on se retrouve exposé, où on risque de devoir partir, soit on se prépare. Maintenant, même si le pire arrive, on est prêt. »

* Les prénoms ont été modifiés.

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Delphine Sitbon

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