BougerFrançaisAvec le Brexit, « livrer Londres reviendra à livrer New-York »

mm Mathis Lescanne21 novembre 201811 min

Le projet d’accord sur le Brexit proposé par Theresa May doit encore être adopté par les Parlements britannique et européen. Les transports, en première ligne, suivent de très près les négociations.

« C’est simple, s’il n’y a aucun accord, on va vers des surcoûts à l’importation et à l’exportation de l’ordre de 5 à 10 % » L’alerte est lancée par Thierry Grumiaux, délégué à la commission transport international de la Fédération Nationale des Transports Routiers (FNTR). Inquiet, il poursuit : « Sans accord le 29 mars, le Royaume-Uni deviendrait du jour au lendemain un pays tiers où les règles de l’Organisation Mondiale du Commerce s’appliqueraient (OMC) »

 « On n’est pas serein » 

La FNTR suit attentivement les discussions entre Bruxelles et Londres. Mieux, en tant que seule fédération à avoir un bureau à Bruxelles, elle tente d’influer sur les pourparlers. « Nous menons un lobbying pour arriver à un accord et non une sortie brutale », affirme son délégué.

Dirigeant d’une petite PME de transports de marchandise située à Calais, Christophe Sagnard doute. « Nous n’avons aucune visibilité sur ce qui va se passer… Dans ces conditions c’est difficile de faire tourner une entreprise comme la mienne.»  Avec 30% de son volume d’affaire dû au trafic franco-britannique, Christophe aurait aimé un peu plus de communication de la part des pouvoirs publics. « On est pas serein », lâche-t-il amèrement. Les transporteurs craignent surtout le retour des douanes et la création de deux systèmes différents. « Aujourd’hui, je peux faire des rotations quotidiennes pour aller livrer à Londres. Cela pourrait prendre trois ou quatre jours à l’avenir. » En cause ? Le retour des contrôles douaniers qui ne sont plus pratiqués depuis 1993.

Ce n’est pas la seule peur du petit patron. Christophe Sagnard craint en effet de perdre également sa licence communautaire, un document renouvelable tous les dix ans dont bénéficie les détenteurs de permis d’exploitation internationale (comme c’est le cas des transporteurs). En clair, cette licence permet de circuler, et donc de livrer, librement dans tous les pays de l’Union européenne. Si à l’issue du Brexit, le Royaume-Uni sort de l’union douanière, cette licence deviendrait obsolète. « Il nous faudra alors négocier des accords bilatéraux spécifiques comme c’est le cas actuellement entre la France et le Maroc ou entre la France et la Turquie. Autant de démarches qui prendront du temps et le temps, c’est de l’argent.» précise-t-il. Thierry Grumiaux résume : « aujourd’hui, livrer à Londres c’est comme livrer à Paris. Demain, ça pourrait revenir à livrer à New-York ! »

Les territoires frontaliers en première ligne

Au-delà des transporteurs, c’est tout un territoire qui est concerné par le Brexit. La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne a des répercussions directes en France. À Calais par exemple, l’augmentation des contrôles à l’entrée de l’Eurotunnel pourrait se faire sentir sur le trafic. Même constat de l’autre côté de la frontière, à Folkestone, où les ouvriers sont à pied d’oeuvre pour construire des lignes de circulation supplémentaires. Objectif : prévenir et contenir les futurs embouteillages liés à l’augmentation des contrôles frontaliers. Chaque année, 1,6 millions de camions transitent par l’Eurotunnel.

« Avec deux minutes supplémentaires à la douane, une queue de 27 kilomètres de long risque de se créer », prévient Karima Delli, présidente de la Commission transport au Parlement européen.

La députée européenne milite pour la création d’un fonds de compensation (non-chiffré pour le moment) financé par l’Europe et à destination des régions qui vont subir indirectement les effets du Brexit comme les Hauts-de-France. « Je ne veux pas que  des zones françaises puissent pâtir d’une décision sur laquelle elles n’ont eu aucun mot à dire », prévient-elle.

Le « no-deal » : un scénario catastrophe

Outre l’Eurotunnel, les sites portuaires de Dunkerque et de Calais sont également concernés. Si l’accord trouvé entre Bruxelles et Londres n’est pas validé par les Parlements britannique et européens, l’option « no-deal »  sera enclenchée. De nouveaux types de contrôles aux frontières devront être mis en place. Parmi eux, les contrôles vétérinaires, alimentaires et phytosanitaires. 

« Le problème c’est que pour les traiter, nous n’avons même pas les infrastructures nécessaires, s’inquiète Thierry Grumiaux. Nous manquons de place pour construire de nouveaux bâtiments à la frontière. Du côté des douanes, les personnels ne sont plus formés à ce type de contrôles qui ont disparu il y a 25 ans à la frontière franco-britannique. Il va donc falloir mettre en place des politiques d’embauche ou de formation, quid de leur financement ? »

Malgré toutes les incertitudes et les scénarios possibles, une chose est sûre. « Qu’on le veuille ou non, il y aura une frontière » conclut Karima Delli, d’un ton résigné.

 

Mathis Lescanne et Harold Grand

 

 

 

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Mathis Lescanne

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