FrançaisTravaillerAvec le Brexit, une pénurie de main-d’œuvre dans les fermes britanniques

mm Aude Le Gentil20 novembre 201813 min

Dépendants de la main-d’œuvre européenne, les maraîchers britanniques ont de plus en plus de mal à assurer leurs récoltes depuis le vote sur le Brexit. A court terme, ils craignent le pire pour leur production.

Fraises abîmées, salades pourries, pommes gâtées… Depuis le référendum de juin 2016, ces images pullulent dans les médias britanniques. Des fruits et légumes laissés à ramollir, voire pourrir dans les champs, faute de main-d’œuvre pour les ramasser. Car c’est une des conséquences indirectes du Brexit : les ouvriers européens ont déserté les exploitations agricoles.

Voilà longtemps déjà qu’on n’entend plus, ou très peu, parler anglais dans certaines fermes britanniques. L’agriculture made in UK est très dépendante de la main-d’œuvre européenne, et particulièrement du côté des cultures saisonnières, celles des fruits et légumes. Dans ce secteur, « 67 000 personnes sont employées, chaque année, pour ramasser et empaqueter le fruit des récoltes », estime le ministère des affaires rurales (chiffres de 2015). 80 000 selon la National Farmers Union, le principal syndicat agricole du royaume. Et parmi eux, moins d’1% sont Britanniques. Les ¾ viennent, le temps d’un été, de Roumanie et de Bulgarie. Et le reste d’autres pays d’Europe de l’Est.

Seulement voilà, depuis le Brexit, le cours de la livre a chuté. Une livre britannique valait 1,35 euros environ fin 2015 et a peine 1,13 euros environ ce mois-ci. S’ajoutent le sentiment de ne pas être le bienvenu et la peur de faire face aux préjugés et aux complications administratives. Au final, travailler dur dans les champs britanniques n’attire plus.

11% de postes non pourvus

Pour les producteurs britanniques, recruter des saisonniers devient de plus en plus difficile. « C’est LE problème numéro un de tous les maraîchers », confirme Jack Ward, directeur de l’Association des cultivateurs britanniques. « Nous constatons des problèmes de main-d’œuvre depuis plusieurs années, précise Ley Abbey, conseiller au sein de la branche Horticulture de la NFU. Les Roumains ou Bulgares trouvent plus facilement du travail dans leur pays donc ils préfèrent rester, c’est normal. Mais le Brexit a très vite accéléré ce problème. »

Quelques chiffres résument l’ampleur de la pénurie : en 2017, d’après un sondage réalisé par la NFU [National Farmers’ Union, l’Union Nationale des Fermiers, NDLR] auprès de ses adhérents, 11% de leurs besoins en main-d’œuvre saisonnière n’ont pas été pourvus. Contacté, le géant britannique de l’agroalimentaire G’s Fresh confie avoir plus de difficultés à embaucher ses 1 500 travailleurs saisonniers chaque année. Et ceux qui acceptent sont moins fiables : entre 2015 et 2018, le nombre d’ouvriers recrutés et qui, finalement, renoncent à leur contrat, a augmenté de 15%. Ils sont moins nombreux, également, à revenir d’une année sur l’autre.

« Ces ouvriers sont souvent moins expérimentés, plus âgés et moins motivés. Cela se ressent sur la qualité de la récolte », complète Christopher Rose, ancien manager agricole, devenu consultant. Or, « dans ce métier, cueillir un fruit au bon moment est essentiel, renchérit Ley Abbey. Si le ramassage est retardé, la qualité en pâtit. » Avec le risque, en bout de chaîne, de trouver des rayons moins garnis de fruits et légumes et des étiquettes affichant des prix plus élevés.

Bientôt des robots fermiers ?

Pourquoi ne pas, tout simplement, embaucher plus de Britanniques ? Parce qu’ils ne postulent pas, répondent en chœur les personnes interrogées. Ils se laissent décourager par le caractère temporaire et très physique de ce travail. « Le problème n’est pas forcément le salaire, soutient Lee Abbey. En général, ces contrats sont rémunérés un peu au-dessus du salaire minimum. » « La plupart des terres de maraîchage sont situées à l’est de l’Angleterre, où il y a peu de chômage et peu d’étudiants, donc peu de travailleurs disponibles », ajoute Janice Moorhouse, docteure en politique publique alimentaire à Roehampton.

Alors, qui pour remplacer les travailleurs roumains et bulgares ? Le secteur pense avoir trouvé l’ouvrier agricole idéal : le robot. « Il y a beaucoup d’investissements en ce moment dans la mécanisation et la robotique, indique Lee Abbey, de la NFU. Sur le long terme, c’est la solution. » Mais pour le moment, seuls des prototypes de robots cueilleurs existent. Il faudrait, selon le conseiller, au moins dix ans pour les commercialiser.

Derrière la prudence du gouvernement, la peur de l’immigration

En attendant qu’une machine soit capable de cueillir des framboises avec délicatesse, la NFU et les autres syndicats agricoles font pression pour obtenir un programme de visas dédiés aux travailleurs saisonniers. « Cela existe déjà dans la plupart des autres pays européens », précise le syndicaliste Ley Abbey. Accord ou pas accord sur le Brexit, les cultivateurs espèrent aussi que Londres autorisera Roumains et Bulgares à travailler temporairement dans le royaume.

En septembre dernier, le gouvernement a fait un pas avec un programme pilote de deux ans. Ce Seasonal Agricultural Workers Scheme [Programme des Travailleurs Agricoles Saisonniers, NDLR] autorise les producteurs britanniques à embaucher 2500 saisonniers extra-européens. Mais ce ne sera pas suffisant. « Le gouvernement a clairement fait comprendre qu’il ne nous permettrait pas de recruter tous les travailleurs dont nous avons besoin », affirme Lee Abbey. « En fait, le gouvernement ne veut pas que cela soit perçu comme une manière d’encourager l’immigration », analyse Janice Moorhouse.

Pas de solution à court terme donc. « Tous les investissements ont été mis sur pause en attendant d’avoir plus de certitudes, déplore Jack Ward. Certains producteurs voient le Brexit comme une opportunité de développer notre production nationale et d’importer moins. Mais on en revient toujours au même problème : la main-d’œuvre. »

mm

Aude Le Gentil

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *