BougerFrançaisÀ Fordwich, le risque de rompre les liens historiques avec l’Europe

mm Mathis Lescanne15 novembre 201813 min

Les 320 habitants de Fordwich, la plus petite commune d’Angleterre, sont intimement et historiquement très liés à l’Europe, particulièrement à la France. Vivant d’une activité touristique importante, le village pourrait pâtir du Brexit. Dans la petite communauté, le sujet est assez tabou. 

Lorsqu’on file au Nord-Est de Canterbury, Fordwich est comme une impasse que l’on aurait prise par mégarde. La petite localité faite de verdure et de bâtiments en briques rouges ressemble à s’y méprendre à un village bloqué dans l’Histoire. L’église et l’hôtel de Ville médiévaux rappellent le passé glorieux de la commune.

Du XIIe siècle, à l’époque où la largeur du bras de mer faisait de la commune le port le plus proche de la ville de Canterbury. « Ce qui est très important étant donné que l’eau était le seul moyen pratique de transporter de la marchandise », rappelle un flyer touristique (en français) à l’intérieur de la mairie.

Membre des Cinq Ports de Sandwich, le nec plus ultra des associations portuaires au Moyen Âge, Fordwich fournit des bateaux et des hommes pour défendre la Couronne, donnant du prestige et une certaine autonomie à la commune. Pendant près de six siècles, Fordwich est une place forte de l’économie de la région. Carrefour important du commerce maritime : c’est à Fordwich qu’on achemine les pierres qui ont permis la construction de la cathédrale de Canterbury. Des blocs de calcaire en provenance de Caen, en Normandie, qui devient la première pierre à l’édifice de l’histoire européenne de la commune.

Le lieu où se trouvait le port de Fordwich

Au XVIIIe siècle, la rivière se rétrécit et un chemin de fer reliant Canterbury à un plus gros port, Whistable, signe la fin de vie du port de Fordwich. Refusant de renier son passé franco-britannique, Fordwich garde des liens touristiques forts avec la France. Elle est depuis le milieu des années 1990 jumelée avec la ville d’Aire-sur-la-Lys, dans le Pas-de-Calais. 

Saut générationnel

De cette histoire européenne, essentiellement commerciale, Fordwich et ses habitants sont fiers. Mais dernièrement, le Brexit vient troubler les relations avec le Vieux Continent. Dans le village, majoritairement peuplé de retraités coulant des jours paisibles, beaucoup d’habitants ont un lien très fort avec l’Europe et la France. À l’instar de Roger Green, conseiller municipal, qui a une maison et une soeur en Normandie. Pour lui, le Brexit doit amener plus de « sécurité, la liberté de maîtriser des frontières et permettre de retrouver de la souveraineté ». Mais il souhaite aussi, et c’est tout le paradoxe de certains partisans du Brexit, « que le Brexit n’entrave pas la liberté de commercer. Remettre des tarifs douaniers, personne n’y a intérêt ! »

Les gens ici parlent peu du sujet, confesse-t-il. « Les gens ne veulent pas se brouiller avec leurs amis. » Impossible de savoir si Fordwich est plutôt pro- ou anti-Brexit : aucun chiffre n’est connu puisqu’aucun décompte officiel n’a été effectué.

Européens convaincus, Nicola et Alistair semblent préoccupés par ce choix de leur concitoyens. Le couple a vécu en Allemagne durant des années. Alistair a également travaillé à Bruxelles. Il ne s’en cache pas, l’Europe a guidé sa vie et lui a fait découvrir de nombreux pays.

Alistair et Nicola ont traversé l’Europe avant de s’installer à Fordwich.

Bien qu’elle « respecte » pour les opinions des autres, Nicola éprouve « de la honte […] de ne plus être européens pour longtemps ». Les trois chiens du couple – l’un français, l’autre grec et le dernier irlandais – viennent perturber la conversation. Nicola reprend sa réflexion : avec le Brexit, « on nous demande de tirer un trait sur 40 ans d’investissements en Europe. On y a travaillé, investi dans des maisons… C’est un non-sens. Toute notre vie est européenne. Chez nous, mêmes les chiens le sont », sourit-elle.

Alistair a une fille qui habite en Allemagne. Assis dans son sofa moelleux, il ne semble pas inquiet mais plutôt désabusé par la situation. « Vous vous rendez compte, si on a maintenant besoin d’un visa pour traverser la Manche ? » Pour un village avec une moyenne d’âge élevée, le Brexit pourrait avant tout rendre un peu plus difficile les déplacements des uns et des autres.

Une volonté d’Europe sans l’Union européenne 

Économiquement cependant, il devrait y avoir peu de conséquences car le conseiller municipal Roger Green assure que la commune ne touche pas de fonds européens. Stephen Hardcastle, maire de 2000 à 2004, en a juste « totalement ras-le-bol de ce sujet ». Les relations vont continuer avec l’Europe, estime-t-il. Comme si cela allait de soi. « Sur des sujets de sécurité, sur l’OTAN, pourquoi cela ne continuerait pas ? » Il pense que le glissement du débat conduisant aux rumeurs de construction d’une Europe Fédérale a été déterminant dans le choix du Brexit. « Et dire que Macron voulait une armée européenne … » lâche Roger.

Roger Green (gauche) et Stephen Hardcastle

Réunis sous les boiseries du City Hall, les deux hommes retrouvent Catherine, une habitante du village. Cette Suédoise de 52 ans vit en Angleterre depuis 25 ans. Si tout va dépendre de l’accord arraché par Theresa May, le Brexit, dans son principe même, l’inquiète énormément et l’attriste. Elle a du mal à trouver les mots : « c’est impossible de vivre aussi longtemps, d’intégrer la culture d’un pays et de devoir changer du jour au lendemain… » Elle n’a jamais demandé la citoyenneté britannique, n’en ressentant pas le besoin. « Je ne me sens pas plus suédoise qu’anglaise. Si on me demandait de choisir entre les deux ? C’est impossible ! C’est comme si on me demandait de choisir entre mes deux enfants ! »

« Le village le plus petit d’Angleterre » tient à son statut de commune. Derrière l’aspect symbolique, la curiosité attire le touriste britannique mais aussi français, belge et hollandais, comme en témoignent des flyers traduits en langue étrangère. Il y a 8 mois, un des deux pubs du village, juste à côté du City Hall, est devenu un restaurant étoilé. Une plaque toute neuve « Guide Michelin 2019 »s’affiche sur la façade. « Presque personne à Fordwich n’a les moyens d’y aller », rigole Roger. Visant une clientèle huppée de la City ou des milieux d’affaires étrangers, le restaurant est le dernier symbole d’une Europe qui s’invite constamment dans l’Histoire du petit village.

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Mathis Lescanne

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