FrançaisTravaillerBrexit : dans les Cornouailles, la fin des fonds européens rend nerveux

mm Benjamin Boukriche14 novembre 201814 min

Avec un milliard de livres reçus depuis 1999, les Cornouailles sont le comté britannique percevant le plus d’argent européen. Elles s’inquiètent de les voir disparaître.

C’est une petite boite verte, cachée sous les arbustes de la forêt de Cornouailles, petit comté rural de la pointe sud-ouest de l’Angleterre. A l’intérieur, des milliers et des milliers de câbles magiques. Leur secret ? Ils permettent un accès extrêmement rapide à internet. A l’extérieur de cette boîte verte est collé un nom, ”Superfast Cornwall”, accompagné d’un drapeau européen.

Ce programme, que l’on peut traduire par ”Les Cornouailles à toute vitesse” en français, a été lancé par le gouvernement local en 2011. Il doit raccorder plus de 250 000 foyers et entreprises du comté à la fibre optique. Et comme de nombreux autres projets économiques dans les Cornouailles, c’est l’Union Européenne (UE) qui le finance. La Commission de Bruxelles a mis sur la table 40 % des fonds nécessaires, soit 62 des 156 millions de livres sterling (71 millions d’euros sur 179).

Eparpillés dans tout le comté, même les endroits les plus reculés, ces boîtiers donnent accès à internet via la fibre optique à 250 000 foyers. – Benjamin Boukriche/ESJ

« Le financement de l’UE a été excellent sur ce projet. C’est un investissement pour l’avenir. Maintenant qu’elle est là, la fibre va rester ici pour toujours ! », se réjouit Julian Cowans, le chef du projet, en engloutissant une bouchée du traditionnel “fish and chips”. Mais le Brexit pointe le bout de son nez. Mardi 13 novembre, un accord aurait même été trouvé entre le gouvernement britannique et Bruxelles. Et la sortie du pays de l’Union, programmée pour mars 2019, menace l’afflux d’argent européen dans le comté. Julian a-t-il des raisons de s’inquiéter pour l’avenir de “Superfast Cornwall” ?

Peut-être pas. Heureusement pour la connexion internet des Cornouaillais, Theresa May a annoncé cet été que tous les financements européens obtenus jusqu’au 31 décembre 2020 seront versés jusqu’au dernier centime. Croix de bois, croix de fer. « Je fais confiance au gouvernement sur ce point. Je dois sans doute être fou », éclate de rire le chef du projet. Tich Roberts, la cheffe adjointe, dort aussi sur ses deux oreilles : « Les financements européens sont assurés à 100 % », assène-t-elle en montrant du doigt le communiqué du gouvernement.

Il n’y a rien à voir, circulez s’il vous plaît. Vraiment ?

Comté dopé à l’argent européen

D’abord, si la sortie de l’Union européenne se fait finalement sans accord, Londres a menacé de ne pas payer la “facture” de 50 milliards d’euros à Bruxelles. Ce qui aurait pour effet d’interrompre les financements européens prévus jusqu’à 2020.

Le comté de Cornouailles est dopé à l’argent européen. Depuis 1999, les 500 000 habitants de cette péninsule ont reçu plus d’un milliard de livres (1,15 milliards d’euros, selon le taux de change actuel) de Bruxelles. A Pool, une petite commune du centre du comté, il n’y a à qu’à pousser la porte bleutée de la Cornwall Development Company (CDC) pour comprendre. Dans cette agence du gouvernement cornouaillais dédiée au développement économique, tous les projets d’ampleurs sont financés par l’UE.

Au sein du gouvernement des Cornouailles, les projets d’ampleur de toutes natures sont financés avec l’aide de l’UE. – Benjamin Boukriche/ESJ

Ici, l’argent de Bruxelles paie même les déjeuners des employés de la CDC. Pourquoi une telle dépendance ? Parce que le comté est une région pauvre, voire sous-développée. Elle peine à se reconvertir. Au XXe siècle, ses mines d’étain ont fait la richesse et le bonheur des Corniques. Mais elles ont fermé leurs portes dans les années 1990. Aujourd’hui l’économie locale dépend du tourisme et de l’agriculture. Conséquence : le produit intérieur brut (PIB) par habitant y est faible : 17 900 livres (20 500 euros) par personne et par an en 2015. La moyenne nationale est de de 25 300 livres (29 000 euros).

La faible richesse annuelle produite en Cornouailles situe même la région 25 % en-dessous de la moyenne des 28 États-membres. Aux yeux des institutions européennes, le comté est une région “en transition”. Ce statut lui donne ainsi droit au Fonds européen de développement régional (FEDER). Entre 2007 et 2013, l’UE a inséré 579 millions d’euros dans la tirelire cornouaillaise. Entre 2014 et 2020, ce chiffre passe à 592 millions d’euros.

L’afflux d’argent européen n’a cessé d’augmenter depuis le début du siècle. – Benjamin Boukriche/ESJ

Mais après le 31 décembre 2020, il va tomber à zéro. Le Royaume-Uni ne recevra pas un centime du futur budget européen, pour la bonne et simple raison que le pays sera alors sorti de l’Union. Le bébé survivra-t-il sans son biberon ?

Un remplaçant aux fonds européens

Avec les 12,9 milliards de livres (14,8 milliards d’euros) que le pays n’aura plus à payer au budget de l’UE, la Première ministre Theresa May a promis l’an dernier un remplaçant aux fonds européens : « Nous utiliserons cet argent pour créer un “Fonds de partage des richesses du Royaume-Uni”, spécialement conçu pour réduire les inégalités entre les quatre nations [britanniques] » que sont l’Angleterre, le Pays de Galles, l’Écosse et l’Irlande du Nord. Mais depuis, la dirigeante n’a apporté aucune précision sur les contours de ce coup de pouce pour les plus défavorisés. La Première ministre a même refusé de dire si l’argent sera géré par le pouvoir central de Londres ou les gouvernements locaux.

Dans les Cornouailles, on s’attend à un “Fonds de partage” moins généreux que ne l’était l’UE. « Entre 2014 et 2020, le comté perçoit environ 500 millions de livres [592 millions d’euros]. Avec le nouveau fonds annoncé par Theresa May, je serai surpris si nous recevons la moitié de cette somme, juge, pessimiste, Julian Cowans, le chef du programme “Superfast Cornwall”. Cela ne ralentira pas l’économie des Cornouailles, mais il y aura un impact sur notre capacité à nous développer. »

« Le Royaume-Uni reçoit 2,4 millions de livres chaque année d’argent de fonds européens. Le fonds [annoncé par Theresa May] devra donc, au moins, être équivalent à ce montant », prévient Robert Tinker dans un rapport rédigé pour la Fondation Joseph-Rowntree, un cercle de réflexion de gauche qui se penche sur les problématiques sociales.  « Les régions les plus pauvres ne peuvent pas se permettre de perdre cet argent. »

Note : Un entretien avec Robert Tinker, l’auteur d’un rapport sur le Fonds qui remplacera l’argent européen, sera publié samedi sur notre site.
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Benjamin Boukriche

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